Décédé dimanche à Lima, au Pérou, l’homme de lettres, membre de l’Académie française, laisse derrière lui une œuvre prolifique de près d’une trentaine d’ouvrages, pièces de théâtre, nouvelles et essais.
France Télévisions – Rédaction Culture
Publié le 14/04/2025 09:40
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L’écrivain hispano-péruvien Mario Vargas Llosa, prix Nobel de littérature 2010, à la présentation de son livre « Aux cinq rues, Lima », à la Maison de l’Amérique, à Madrid (Espagne), en 2016. (QUIM LLENAS / GETTY IMAGES EUROPE / FOLIO / GALLIMARD)
Membre de l’Académie française depuis 2021, le romancier péruvien naturalisé espagnol Mario Vargas Llosa est mort dimanche 13 avril à 89 ans. Aux côtés d’autres grands romanciers, le Mexicain Carlos Fuentes, l’Argentin Julio Cortazar, le Chilien José Donoso et le Colombien Gabriel Garcia Marquez, « MVLL » a redonné un second souffle à la littérature latino-américaine. Lorsque l’Académie suédoise lui remet le prix Nobel de littérature en 2010, elle distingue un auteur reconnu pour « sa cartographie des structures du pouvoir et ses images aiguisées de la résistance de l’individu, de sa révolte et de son échec ». Parmi son œuvre riche d’une trentaine d’ouvrages, pièces de théâtre, nouvelles et essais, Franceinfo a sélectionné cinq incontournables.
« La Ville et les Chiens » (1963)
Lima, au Pérou, dans les années 1950. Les pensionnaires du collège militaire Leoncio Prado sont éduqués dans la discipline et la violence. Aucun écart n’est permis. Punitions, brimades et humiliations sont le lot quotidien des élèves. Parmi les cadets, « les chiens » ont décidé de se rebeller. Entre trafic de produits interdits et vols en tous genres, ils dictent leur loi dans les couloirs du pensionnat, sous les ordres de leur chef, le cruel Jaguar. Par peur de devenir leur souffre-douleur, les autres collégiens désignent l’Esclave comme le bouc émissaire attitré du quatuor. Isolé, le jeune garçon subit un enfer.
Avec ce premier ouvrage, Mario Vargas Llosa passe soudainement de l’ombre à la lumière. Dès sa sortie, La Ville et les Chiens est acclamé par la critique et traduit dans trente langues. Pour l’écrire, le romancier s’est inspiré de ses années passées à l’Académie militaire de Lima, où son père l’envoie à 14 ans. C’est là qu’est née sa vocation d’écrivain : en rédigeant des nouvelles érotiques pour ses camarades de pensionnat, il découvre « une manière de résister contre son père, d’affirmer ma propre personnalité contre la sienne », expliquait-il sur France Inter en 2016. Dès lors, il ne cessera de dénoncer l’autoritarisme sous toutes ses formes.
« Conversations à La Catedral » (1969)
« À quel moment, le Pérou s’est-il foutu en l’air ? » Drôle de question à laquelle Santiago Zavala, journaliste et personnage principal du roman, tente de trouver des réponses. « Lui-même, Zavalita, était comme le Pérou, il s’était foutu en l’air à un moment ou un autre ». Alors qu’il récupère son chien à la fourrière, dans les faubourgs de Lima, il rencontre Ambrosia, ancien chauffeur noir de son père. L’homme l’invite à boire une bière dans une taverne malpropre et populaire, La Catedral. Pendant près de quatre heures, les deux individus plongent dans leurs souvenirs et se racontent. En toile de fond de leurs existences broyées par l’échec, la frustration et le renoncement, la dictature du général Odria (1948-1956).
Souvent considéré comme le chef-d’œuvre de Mario Vargas Llosa, Conversations à La Catedral est une fresque monumentale du Pérou des années Odria. Si la dictature du putschiste ne fut pas la plus sanglante, elle fut certainement l’une des plus corrompues. Sous la plume acerbe et acide du romancier, ministres, mendiants, prostituées, bourgeois, conservateurs, communistes, journalistes, militaires et bien d’autres défilent. Devenu un monument de la littérature latino-américaine, le troisième livre de MVLL était aussi le préféré de l’écrivain. « Si je devais sauver du feu un seul de mes romans, ce serait celui-là », répétait le prix Nobel.
« La Tante Julia et le Scribouillard » (1977)
En 1959, le romancier épouse l’ancienne femme de son oncle, Julia Urquidi, écrivaine et de dix ans son aînée. Leur mariage ne tient pas, mais Mario Vargas Llosa puise ici la matière pour un nouveau roman : La Tante Julia et le Scribouillard. Dans la capitale péruvienne, « Vargitas » poursuit sans passion des études de droit imposées par son père. Le jeune homme se rêve plutôt écrivain, tout en pigeant pour la radio locale. Il tombe alors follement amoureux de sa tante Julia, fraîchement divorcée, et âgée de quinze ans de plus que lui. Mais le scribouillard n’est pas celui que l’on croit. En miroir de cette première intrigue, Mario Vargas Llosa donne la parole à Pedro Camacho, un as du feuilleton radio dont les chroniques fictives sont écoutées par le tout Lima. Un beau jour, ses personnages imaginaires envahissent le réel et engendrent une série de catastrophes…
À la croisée du roman populaire et de l’autobiographie, La Tante Julia et le Scribouillard est une œuvre à part dans la bibliographie de MVLL. Sans renoncer à la nuance et la gravité qui jalonnent ses écrits, l’auteur offre une chronique ludique et érotique de sa jeunesse. Interviewée par le journal bolivien El Deber en 2003, la vraie tante Julia (Urquidi) déclarait à propos de l’écrivain : « C’est moi qui ai fait ce qu’il est. Le talent était de Mario, mais le sacrifice était mien. Ça m’a beaucoup coûté. Sans mon aide, il n’aurait pas été écrivain. L’obliger à copier ses brouillons, l’obliger à le faire asseoir pour écrire. »
« La Guerre de la fin du monde » (1981)
Abolition de l’esclavage, chute de l’Empire, proclamation de la République… Au Brésil, la fin du XIXe siècle est synonyme de grands bouleversements. Pourtant, dans le Nordeste, les paysans pauvres se désintéressent des transformations politiques et sociales du pays, trop occupés à lutter contre la famine, la sécheresse et la pègre locale. Sur les terres de Canudos, un étrange mystique fait son apparition. Entouré par ses fidèles toujours plus nombreux, le « Conseiller » veut y bâtir une nouvelle Jérusalem, une enclave contre la fin du monde imminente. Séduits par les promesses du prophète, les villageois se laissent gagner par la ferveur ambiante. La cité rebelle refuse la modernité et se voit bientôt accuser de vouloir restaurer la monarchie portugaise, avec le soutien des Anglais. La toute jeune République (1889) a trop à perdre : trois armées sont envoyées broyer les rebelles. En moins d’un an, près de 20 000 civils et soldats perdent la vie dans la guerre de Canudos (1896-1897). Nourri par un travail de reconstitution minutieux, La Guerre de la fin du monde est un roman polyphonique foisonnant, une épopée historique passionnante, un genre dont Mario Vargas Llosa s’est fait le spécialiste.
« La Fête au bouc » (2002)
Voilà près de trente ans que Rafael Leonidas Trujillo règne sans partage sur la République dominicaine. Le dictateur ne le sait pas encore mais lors de la prochaine fête au bouc, le 30 mai 1961, il sera assassiné. Trois voix retracent les derniers jours du despote. Urania Cabral d’abord, avocate new-yorkaise d’origine dominicaine, revenue voir son père trente-cinq ans après les faits. Aujourd’hui vieillard paralysé et muet, il a été l’un des plus fidèles serviteurs de Trujillo. L’autocrate prend lui aussi la parole : quelques chapitres laissent découvrir la monstruosité d’un tyran mégalomane et paranoïaque. Sous son joug, le pays tourne à la délation et la terreur, la torture et les assassinats camouflés en suicide sont légion. Enfin, les quatre membres du commando meurtrier racontent la traque de l’usurpateur.
Dix ans après avoir perdu le second tour de l’élection présidentielle péruvienne (en 1990), Mario Vargas Llosa publie cette critique acerbe des systèmes politiques latino-américains, qui ont presque tous connu des périodes dictatoriales. Le romancier condamne également un système d’hommes corrompus et serviles, prêts aux pires exactions pour se maintenir au pouvoir.