Après les bras, la tête. Un an après l’incendie qui a tué sept innocents, dans le quartier des Moulins à Nice, la justice pense tenir l’essentiel de la chaîne criminelle à l’origine de ce drame retentissant.
Quatre exécutants présumés avaient été interpellés au cours des deux semaines qui ont suivi ce funeste 18 juillet 2024. Un cinquième homme les a rejoints en prison début juillet. Aujourd’hui, le procureur de la République de Nice annonce l’interpellation de deux autres suspects, et non des moindres: le commanditaire présumé et le dernier incendiaire recherché.
Leur arrestation était restée sous silence. Et pour cause. C’est dans le cadre d’une enquête hautement sensible, à plus de quatre mille kilomètres de Nice, que l’organisateur présumé a été rattrapé par la police. En Guinée-Bissau, non loin de la frontière avec le Sénégal, son pays natal. L’interpellation a eu lieu le 22 décembre 2024.
Damien Martinelli l’a officialisée ce mercredi soir, à la veille du premier anniversaire de l’incendie meurtrier des Moulins.
Vu dans plusieurs affaires de stups
La porte d’entrée brisée par les incendiaires avait l’objet de constatations minutieuses. Photo Sébastien Botella.
Hervé M., 26 ans, originaire de Dakar, est donc suspecté d’avoir organisé cette opération à l’issue tragique. Voilà des années que son nom est associé à des affaires de trafic de stupéfiants dans les quartiers Est de Nice, à de hauts niveaux de responsabilité. Au moins deux affaires, en juillet 2021 puis janvier 2025, lui ont valu quatre ans de prison. Mais ce sont d’autres circonstances qui l’ont conduit derrière les barreaux en Afrique de l’ouest.
Hervé M. était traqué par le service interdépartemental de la police judiciaire (SIPJ 06), dans le cadre d’une information judiciaire pour « destruction volontaire par incendie en bande organisée ayant entraîné la mort » et « association de malfaiteurs ». Les limiers niçois savaient de longue date qu’il avait pris la tangente à l’étranger peu après le drame. Au prix d’investigations minutieuses et d’une coopération fructueuse, ils ont aiguillé leurs homologues bissao-guinéens jusqu’à lui.
Le troisième incendiaire intercepté en Algérie
Photo Sébastien Botella.
Tout commence le 18 juillet 2024, à 2h27, quand un incendie virulent se déclare dans un vaste immeuble HLM au 38 rue de la Santoline, aux Moulins, à Nice-Ouest. Des hydrocarbures ont été déversés aux trois premiers niveaux. Mais les flammes et fumées gagnent le septième et dernier étage via la cage d’escalier. Elles s’engouffrent dans l’appartement occupé par neuf membres d’une famille comorienne sans aucun lien avec le narcotrafic. Sept d’entre eux vont trouver la mort. Dont trois enfants âgés de 5, 7 et 10 ans, et un adolescent de 17 ans.
Sitôt l’incendie allumé, trois individus masqués et gantés s’engouffrent dans une voiture. Il s’agit de trois franciliens respectivement âgés de 17, 18 et 21 ans. Deux d’entre eux sont blessés, l’un d’eux brûlé aux jambes, un autre coupé aux bras. Deux Azuréens, âgés de 25 ans et 23 ans, les ont accompagnés en voiture depuis un bar à chicha de Cagnes-sur-Mer.
Entre reddition et interceptions, quatre membres de cette équipée macabre se retrouvent en détention provisoire. La riposte judiciaire a été fulgurante. Seul l’un des trois incendiaires, un résident d’Argenteuil (Val d’Oise) tout juste majeur, manquait à l’appel. Il a été intercepté le 23 avril dernier dans son pays d’origine, l’Algérie, annonce le procureur Martinelli. Voilà qui laisse peu d’espoir de le voir revenir de ce côté-ci de la Méditerranée.
Extraditions ou pas
Le convention signée en 2019 entre la France et l’Algérie exclut toute possibilité d’extradition d’un pays vers l’autre. Et les tensions diplomatiques entre les deux pays n’arrangent rien. à ce jour, le procureur Martinelli n’a aucune certitude sur le sort judiciaire, et même carcéral, du troisième incendiaire présumé.
La situation d’Hervé M. est différente. Le juge d’instruction avait délivré à son encontre un mandat d’arrêt avec une diffusion Interpol. Les enquêteurs le voyaient rejoindre le Sénégal. C’est finalement en Guinée-Bissau, à l’aéroport international Osvaldo-Vieira, qu’il a été cueilli peu avant Noël. Depuis, il est placé sous écrou extraditionnel. En l’absence d’accord bilatéral, les autorités françaises ont adressé à leurs homologues une demande d’extradition. Sans feu vert à ce stade. L’intéressé, pour sa part, s’y est opposé.
Quel mobile aurait pu l’amener à recruter de petits délinquants en région parisienne pour « mettre le feu aux Moulins »? La guerre des stups, sans aucun doute. Plus précisément la reprise d’un point de deal. Plusieurs cibles sont envisagées.
Un an après, l’enquête a connu des avancées majeures, fruit d’un énorme travail du SIPJ 06, piloté par le magistrat instructeur et rythmé par les interrogatoires et les commissions rogatoires. Elle n’est pas finie pour autant. Certains rouages de l’organisation criminelle manquent encore à l’appel. Le procureur Martinelli prévient: « Les investigations se poursuivent de manière intense pour identifier et interpeller toutes les autres personnes susceptibles d’être impliquées dans l’organisation et la commission de cet incendie criminel ».
La chronologie des interpellations
18 juillet 2024: le jour du drame, à 16h, un Azuréen de 25 ans connu pour des délits mineurs se rend à la police. C’est lui qui conduisait la Clio V du commando. Sans connaître la finalité, selon lui.
21 juillet: la BRI interpelle en Seine-Saint-Denis un suspect de 21 ans, résidant à Argenteuil (Val d’Oise). Il est grièvement brûlé aux jambes. Suspecté d’être l’un des incendiaires, il fait valoir son droit au silence.
22 juillet: la 2e DPJ de la DRPJ de Paris intercepte un Azuréen de 23 ans à la gare du Nord, lors d’un trajet Lille-Cannes. Il reconnaît avoir accompagné le conducteur de la Clio.
30 juillet: la police aux frontières appréhende du côté de Perpignan un adolescent de 17 ans, originaire de Seine-Saint-Denis, à bord d’un bus arrivant d’Espagne. Figurant parmi le trio d’incendiaires présumés, blessé au bras, il affirme qu’il comptait se rendre.
22 décembre: en Guinée-Bissau, la police locale, aiguillée par les enquêteurs français, intercepte le commanditaire présumé à l’aéroport international Osvaldo-Vieira. Hervé M. était visé par un mandat d’arrêt international diffusé par Interpol.
23 avril 2025: les autorités algériennes appréhendent un Algérien de 18 ans, résidant dans le Val d’Oise. Il est considéré comme le troisième incendiaire des Moulins.
30 juin: le SIPJ 06 interpelle deux nouveaux suspects. L’un d’eux, un Grassois âgé de 33 ans, est mis en examen et écroué à son tour. Il est suspecté d’avoir apporté une aide logistique au commando.