Alors qu’elle a (de nouveau) été dévorée lors d’une exposition au centre Pompidou-Metz, l’œuvre, intitulée « Comedian », n’en finit pas de défrayer la chronique et d’interroger sur la valeur de l’art contemporain.
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Publié le 20/07/2025 07:17
Mis à jour le 20/07/2025 09:34
Temps de lecture : 7min
L’œuvre « Comedian », de Maurizio Cattelan, chez Sotheby’s, à New York, le 8 novembre 2024. (KENA BETANCUR / AFP)
La banane la plus connue du monde a encore été croquée. Un visiteur du centre Pompidou-Metz a mangé le célèbre fruit faisant partie de l’œuvre Comedian de l’artiste italien Maurizio Cattelan lors d’une exposition, a annoncé le musée, vendredi 18 juillet. Et ce n’est pas la première fois. Depuis sa présentation en 2019, cette simple banane scotchée au mur a connu de multiples péripéties et autant de polémiques… qui n’en finissent plus de faire grimper sa valeur dans le milieu de l’art contemporain.
Des œuvres vendues jusqu’à plusieurs millions de dollars…
L’œuvre Comedian a été présentée la première fois en 2019 à la foire d’art contemporain Art Basel à Miami, aux Etats-Unis. Il s’agit d’une vraie banane scotchée sur un mur du stand du galeriste français Emmanuel Perrotin. Ce dernier avait alors annoncé avoir vendu, dès sa présentation, les deux premiers exemplaires de l’œuvre, au prix affiché de 120 000 dollars. Les premiers acheteurs seraient Sarah Andelman, cofondatrice du concept store Colette, et Billy et Beatrice Cox, héritiers de la famille Bancroft, selon le média Connaissance des arts. Le dernier exemplaire a été vendu 150 000 dollars à un collectionneur anonyme. L’un des exemplaires a ensuite été donné au musée Guggenheim de New York.
En plus de la banane et du morceau de scotch, les acheteurs ont reçu un manuel d’utilisation, précisant que le fruit doit être placé à 1,72 mètre du sol, suivant un angle de 37 degrés. La fourniture des bananes fraîches et du scotch de remplacement reste cependant à la charge du propriétaire… qui pourra tout même compter sur l’obtention d’un certificat d’authenticité. Car malgré l’apparente simplicité de Comedian, Maurizio Cattelan a toujours affirmé qu’il s’agissait bien d’une œuvre et pas d’une blague. L’artiste avait d’ailleurs réalisé des versions en bronze et en résine avant son choix final. « Partout où je voyageais, j’avais cette banane accrochée au mur. Je ne savais pas comment la terminer. Finalement, un jour, je me suis réveillé et je me suis dit : « Cette banane est censée être une banane' », a confié l’artiste à une journaliste d’Artnet.
Ne restait plus qu’à l’exposer au milieu des tableaux et à trouver des acheteurs. « Une œuvre comme celle-là, si on ne la vend pas, ce n’est pas une œuvre d’art », avait expliqué le galeriste Emmanuel Perrotin, en 2019. Pari gagné. Et ce n’était que le début… Cinq ans plus tard, en novembre 2024, l’un des exemplaires de l’œuvre a été acheté lors d’une vente aux enchères à 5,2 millions de dollars par le Chinois Justin Sun, fondateur de la plateforme de cryptomonnaies Tron. « Aucune autre œuvre du XXIe siècle n’a autant provoqué le scandale, suscité l’imagination et bouleversé la définition même de l’art contemporain que Comedian de Maurizio Cattelan », écrivait Sotheby’s dans le catalogue de la vente.
… après avoir été achetées dans la rue pour 35 centimes…
Mais au fait, d’où viennent les bananes scotchées par Maurizio Cattelan ? Le New York Times s’est posé la question lors de la vente aux enchères organisée par Sotheby’s à New York en 2024. Et la réponse se trouvait sur le trottoir. Le vendeur est un certain Shah Alam, qui possède un stand dans la rue et affiche le fruit à… 35 centimes de dollar. Quand un journaliste est venu lui annoncer que l’une de ses bananes avait été vendue 5,2 millions de dollars, l’homme de 74 ans s’est mis à pleurer. « Je suis pauvre. Je n’ai jamais eu autant d’argent ; je n’ai jamais vu autant d’argent », a-t-il confié. Il n’a, pour autant, rien touché de cette belle vente.
La publication de cet article et l’histoire de cet homme, originaire du Bangladesh, ont une nouvelle fois relancé les débats autour de la valeur des œuvres d’art contemporain. Interrogé à ce sujet, l’acheteur de l’œuvre, Justin Sun, s’est dit ému par la réponse de Shah Alam et a déclaré que « son rôle dans cette œuvre n’était pas pris à la légère ». Maurizio Cattelan a également réagi à cette histoire. « La réaction du vendeur de bananes me touche profondément, soulignant la façon dont l’art peut résonner de manière inattendue et profonde », a-t-il écrit, avant d’ajouter : « Cependant, l’art, par nature, ne résout pas les problèmes ; s’il le faisait, ce serait de la politique. »
… et mangées par plusieurs visiteurs et l’un de ses propriétaires
Au fil des expositions et des ventes, la célèbre banane a également été plusieurs fois croquée ! Le premier gourmand est David Datuna, artiste contemporain d’origine géorgienne qui a simplement détaché et dégusté l’œuvre de Maurizio Cattelan dès sa première exposition en 2019, à la foire d’art contemporain Art Basel à Miami, en lançant au public médusé : « Respect Maurizio ! » « Je suis le premier artiste à manger l’art d’un autre artiste », s’est-il ensuite vanté lors d’une conférence de presse qui lui a assuré une belle publicité.
Deux ans et demi plus tard, en 2023, c’est au tour d’un étudiant coréen d’avaler la banane lors d’une exposition de l’œuvre de l’artiste italien au Leeum Museum of Art de Séoul. Le jeune homme a dit avoir eu « faim » après avoir sauté le petit déjeuner. « Endommager une œuvre d’art peut aussi être vu comme une œuvre d’art, j’ai pensé que ce serait intéressant… N’est-ce pas scotché là pour être mangé ? », a-t-il déclaré dans des propos relayés par la BBC.
L’année suivante, c’est au tour de l’entrepreneur Justin Sun d’avaler le précieux fruit. Mais cette fois, l’homme est aussi le propriétaire de l’œuvre, après l’avoir achetée pour la coquette somme de 5,2 millions de dollars une semaine auparavant. « Elle est bien meilleure que les autres bananes. C’est vraiment très bon », s’est-il amusé après avoir avalé la première bouchée, lors d’une conférence de presse.
Justin Sun mange la banane de l’œuvre « Comedian » de Maurizio Cattelan, à Hong-Kong, le 29 novembre 2024. (PETER PARKS / AFP)
Enfin, dernier épisode en date : un visiteur du centre Pompidou de Metz a, à son tour, mangé la banane exposée. « Je voulais juste goûter un fruit valant 6 millions de dollars », a expliqué le Néerlandais au Républicain lorrain. Comme à chaque fois, l’œuvre « a été réinstallée dans les minutes qui ont suivi », précise le musée, et aucune plainte n’a été déposée. Mais l’artiste a tout de même réagi. Maurizio Cattelan a regretté que le visiteur « confonde le fruit avec l’œuvre elle-même » : « Plutôt que de manger la banane avec sa peau et son scotch, le visiteur s’est contenté de consommer le fruit. »