La transition
énergétique réserve parfois des surprises inattendues. À Denver,
aux États-Unis, un projet de forage géothermique mené sous le
parking d’un musée a mis au jour une
découverte paléontologique de tout premier ordre : une vertèbre de
dinosaure vieille d’environ 67 millions d’années, enfouie à plus de
230 mètres sous terre. Une trouvaille exceptionnelle qui mêle futur
durable et passé lointain.
Un projet vert, un os
fossilisé
L’histoire commence en janvier
2024, lorsque le Musée de la nature et des sciences de Denver lance
une étude de faisabilité pour remplacer son système de chauffage au
gaz par une technologie géothermique, plus respectueuse du climat.
Le projet, financé par une subvention de 250 000 dollars du
Colorado, s’inscrit dans un plan global de l’État visant à
décarboner ses infrastructures publiques.
Mais les scientifiques du
musée y voient aussi une opportunité scientifique : en profitant du
forage, pourquoi ne pas prélever des carottes géologiques pour
mieux comprendre la structure du sous-sol de Denver ? Cette région,
connue pour ses sédiments riches en fossiles, a longtemps été un
terrain de jeu pour les paléontologues.
Ce qu’ils ne soupçonnaient
pas, c’est que leur carotte allait traverser le temps jusqu’au
Crétacé supérieur.
Une vertèbre sous 230 mètres
d’asphalte
À environ 232 mètres, l’équipe
met au jour un fragment osseux incrusté dans la roche. L’analyse
révèle qu’il s’agit d’une vertèbre d’un dinosaure herbivore.
Probablement un Thescelosaurus ou un Edmontosaurus, deux espèces qui vivaient dans la région
peu de temps avant l’extinction massive qui a balayé la plupart des
dinosaures il y a 66 millions d’années.
D’après les datations
radiométriques, le fossile a environ 67,5 millions d’années. C’est,
à ce jour, le fossile de dinosaure le plus profond jamais trouvé
dans les limites de la ville de Denver.
Une chance sur un
million
« C’est comme gagner au
loto tout en se faisant frapper par la foudre », a plaisanté James Hagadorn,
conservateur en géologie au musée. Une image qui reflète bien
l’extrême rareté de cette découverte. Car si le bassin de Denver
est propice aux fossiles, les trouver à plus de 200 mètres de
profondeur, en plein cœur urbain, sous un parking, tient de
l’exploit improbable.
« En 35 ans de carrière,
je n’ai jamais vu une opportunité pareille », a déclaré Bob
Raynolds, chercheur associé en sciences de la Terre. « Étudier
avec autant de précision les couches profondes sous nos pieds, et y
trouver un fragment de dinosaure, c’est tout simplement
magique. »
La vertèbre d’ornithopode de la formation de Denver découverte dans
l’une des carottes forées. Crédits : Rick Wicker / Musée de la
nature et des sciences de DenverUne fenêtre sur le Denver du
Crétacé
Ce fragment osseux permet de
reconstituer un instantané du Denver préhistorique. Il y a 67
millions d’années, bien avant l’émergence des Rocheuses, la région
était une vaste plaine humide, bordée de forêts subtropicales, où
évoluaient des dinosaures de toutes tailles. Les couches
géologiques traversées lors du forage sont précisément celles de
cette époque.
Pour les chercheurs, cette
vertèbre n’est pas seulement un objet d’étude : elle représente une
rare fenêtre sur les écosystèmes de la fin du Crétacé, quelques
centaines de milliers d’années avant la chute de l’astéroïde
responsable de la cinquième extinction massive.
Une exposition et une
publication à venir
Le fossile est désormais
exposé au public dans la galerie « Discovering Teen Rex » du musée,
où il attire la curiosité des visiteurs. Il servira également de
base à une publication scientifique dirigée par Holger Petermann,
chercheur postdoctoral, qui participait à l’analyse du site.
Patric O’Connor, directeur des
sciences de la Terre et de l’espace du musée, s’est réjoui de cette
collaboration entre géologues, ingénieurs et paléontologues. « Non
seulement cette découverte est inattendue, mais elle crée un pont
inédit entre énergie durable et recherche fondamentale », a-t-il
souligné.
Creuser pour le futur,
exhumer le passé
Le projet géothermique du
musée, qui visait à assurer un avenir énergétique plus propre, a
paradoxalement permis de révéler un passé enfoui depuis des
millions d’années. C’est un rappel fascinant que le sol sous nos
pieds est une archive vivante du temps — et que chaque mètre creusé
peut nous rapprocher d’un monde oublié.
Parfois, pour construire
l’avenir, il faut d’abord traverser les strates du passé.