Joseph-Siffred Duplessis est un peintre natif de Carpentras à qui sa ville rend hommage, cet été, à l’Inguimbertine Hôtel-Dieu, avec une belle exposition. On fêtera en septembre le tricentenaire de la naissance de ce peintre « invisibilisé », comme disent les féministes pour parler d’une artiste qui n’a pas connu la postérité. Mais Duplessis est la preuve que ce n’est pas le patriarcat qui est en cause, dans ces destins posthumes contrariés.

Portraitiste malheureux de Marie-Antoinette

D’abord formé à la peinture par un moine de Villeneuve-lès-Avignon, le jeune Duplessis part pour Rome où il travaille dans l’atelier de Pierre Subleyras. De retour dans sa ville natale quelques années plus tard, il peint des tableaux pour la cathédrale Saint-Siffrein de Carpentras puis monte à Paris. Académie de Saint-Luc d’abord, Académie royale de peinture en 1769 : Duplessis s’impose comme portraitiste. Diderot remarque son portrait de l’abbé François Arnaud, « une belle chose pour la ressemblance, le caractère et la vigueur du pinceau ».

Sa réputation est assez établie pour qu’en 1771, il reçoive la commande du portrait équestre de la dauphine Marie-Antoinette. Malgré toutes les séances de pose, malgré toutes ses esquisses, et peut-être à cause de la vérité qu’il y met, l’étude inachevée est repoussée. Et c’est à Élisabeth Vigée-Lebrun qu’il reviendra l’honneur de portraiturer souventes fois Marie-Antoinette (le patriarcat systémique est un concept fragile). Duplessis a sa revanche au Salon de 1777, où il présente le portrait de Louis XVI en tenue de sacre.

Joseph Siffred Duplessis, Autoportrait (détail), 1780. Huile sur toile | H. 59 ; L. 49 cm. Carpentras, Bibliothèque-musée Inguimbertine, inv. 2009.0.4

Duplessis au cœur d’une « fake news »

Autre célébrité qu’a portraiturée Duplessis : Benjamin Franklin. Un pastel et une huile. C’est d’après ces œuvres qu’a été gravé le portrait de Franklin sur les billets de cent dollars américains. En 2021, les médias américains se sont félicités que Joe Biden ait accroché dans le Bureau ovale la peinture à l’huile, signée Duplessis, représentant Franklin en veste grise. « Certains y voient une rupture avec l’administration Trump, écrivait Politico, qui a tenté de réduire au silence les climatologues du gouvernement, d’affaiblir les protections de la santé publique et de l’environnement ».

Cela fut repris consciencieusement par les médias français et le site de la ville de Carpentras. Il s’agissait d’une « fake news » : le tableau avait été accroché dans le Bureau ovale par… Donald Trump dès 2019, comme des articles et des photos en font foi. Biden n’avait fait que changer le tableau de place dans la pièce, mais il fallait bien ancrer dans les esprits l’image d’un Trump inculte et obscurantiste ! Et voilà comment Duplessis, homme des plus honnêtes, a été embarqué dans une « fake news ».

Joseph Siffred Duplessis, Benjamin Franklin (1706–1790). Huile sur toile | H. 72,4 ; L. 58,4 cm. New-York (États-Unis), The Metropolitan Museum of Art, 32.100.132.

Un peintre du tiers état

Parmi les autres célébrités passées dans son atelier, le compositeur Gluck (au clavecin), les Necker, le peintre Vien… Bernard Dorival jugeait Duplessis « scrupuleux à l’excès et intimidé » dans ses portraits de cour, mais donnant toute la mesure de son talent « dans ses probes portraits du Tiers » (La Peinture française, Larousse, 1946). Il en a peint en effet de remarquables. Outre celui de Benjamin Franklin, celui de Marie-Thérèse Heurtin-Ducis, celui de son confrère peintre carpentrassien Joseph Péru – et, côté noblesse, la mâle effigie d’Étienne de Leuctres de Canillac.

La fin de sa carrière sera triste – comme bien d’autres peintres qui ne survivront pas, professionnellement, à la Révolution. Lorsqu’elle éclate, il est dans sa 64e année. Il est d’abord chargé de l’inventaire des objets d’art dans le district de Carpentras puis, en 1796, est nommé conservateur au château de Versailles. Une place payée tous les 36 du mois, dans des appartements mal chauffés et sans budget pour restaurer les tableaux et les sculptures… Qui plus est, Duplessis se pique alors de sciences, s’intéressant aux propriétés du caoutchouc. Importun aux administrations, il meurt « un peu gâteux, semble-t-il, en 1802, non sans avoir épousé sur le tard sa fidèle servante », écrivait l’historien d’art Jean-Louis Vaudoyer. Une mort pas à la hauteur de celui qu’on avait, trente ans plus tôt, surnommé le « Van Dyck de la France ». Van Dyck, il ne l’était pas, assurément. Mais il avait d’autres qualités, mises en évidence dans cette exposition à Carpentras.

 

• Jusqu’au 28 septembre 2025, Inguimbertine Hôtel-Dieu, Carpentras. De 10h à 18h, fermée le lundi. Visites guidées de l’exposition : en juin et septembre, tous les dimanches à 11 h. En juillet et août : tous les mardis à 16 h. Visite en famille (réservée aux enfants accompagnés d’un adulte) : pendant les vacances scolaires : tous les vendredis à 16 h.

 

Elisabeth Fréret d’Héricourt,
née Gonnet.
Huile sur toile.
Kansas City, Nelson Atkins Museum


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