Un tir dans la jambe, l’achat d’un certificat d’inaptitude sur le darkweb, le paiement d’un pot-de-vin pour qu’un médecin militaire glisse des éclats d’obus sous la peau… Le média indépendant russophone Meduza, basé en Lettonie, a documenté dans une longue enquête les moyens mis en œuvre par les soldats russes sous contrat et les civils mobilisés pour échapper au front, alors que la guerre en Ukraine s’enlise dans son 1.261e jour. Et même si l’enquête ne permet pas de conclure à une tendance systémique au sein de l’armée russe, la détermination de certains combattants à s’extraire de l’enfer en dit long sur ses dysfonctionnements, selon les experts interrogés par 20 Minutes.

Un « aller sans retour »

« L’armée russe est une organisation extrêmement violente vis-à-vis de ses propres hommes, rappelle Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux. L’humiliation est systématique, en particulier des conscrits, il y a des punitions physiques, des agressions… ». « Il y a une violence intrinsèque qui va en s’aggravant », abonde Ulrich Bounat, analyste géopolitique et chercheur associé pour le think tank Euro Créative.

Or l’engagement militaire est essentiellement mercantile en Russie, encouragé par la solde et les avantages sociaux promis à la famille du soldat. « On pourrait penser qu’au bout de trois ans de guerre, les Russes savent à quoi s’attendre sur la ligne de front, mais ce n’est pas le cas partout, notamment dans certaines régions orientales reculées, souligne ce spécialiste d’Europe centrale. Certains font un calcul économique à court terme, mais quand ils découvrent la brutalité des combats, ils veulent revenir. » Et c’est là que ça coince. « Pour les engagés volontaires, c’est presque un aller sans retour car il est quasiment impossible d’être démobilisé avant la fin de la guerre », pointe Ulrich Bounat. Pour le chercheur, c’est aussi ce qui peut expliquer le mercenariat en Russie : « Les mercenaires ont une date de début de déploiement, et une date de fin. Il y a une possibilité de retour, même s’il n’y a pas tous les avantages sociaux du soldat intégré à l’armée. »

« Quand on sait qu’on ne peut pas avoir de moyens légaux d’échapper à l’horreur, on cherche à se soustraire grâce à l’inaptitude médicale », complète Stéphane Audrand, qui décrit une « méthode classique » dans l’histoire des conflits, déjà vue durant la Première Guerre mondiale par exemple. « L’usure psychologique de trois ans de guerre est inimaginable, mais quand en plus l’armée n’offre pas le refuge du groupe… », analyse-t-il.

« Société mafieuse »

Dans son enquête, Meduza révèle également l’existence de mécaniques de corruption bien rodées qui permettent d’échapper aux combats avec l’appui de médecins militaires ou de recruteurs. « Jusqu’au début de 2024 environ, il était possible d’obtenir sa libération grâce à un hôpital psychiatrique ou à un diagnostic d’hépatite, par exemple. Cela coûtait entre 1,5 et 2 millions de roubles [environ 18.000 à 24.000 dollars] », cite par exemple Nikolaï, soldat interrogé dans l’article. « Les phénomènes de corruption en Russie, en général et dans l’armée en particulier, sont historiques et documentés. La guerre les exacerbe d’autant plus », appuie Ulrich Bounat, qui évoque l’existence de « tarifs standards et connus de tous pour éviter la première ligne par exemple ou obtenir une permission ».

Dans certains cas, les aspirants déserteurs sont parfois victimes d’escrocs. Voire tombent dans des pièges tendus par les services de sécurité russe, et se retrouvent contraints de se réengager. « Les comportements décrits dans l’enquête forment un tableau assez représentatif de ce qu’est devenue la société russe de Vladimir Poutine, soit une société quasiment mafieuse », lance Guillaume Ancel, ancien officier et chroniqueur de guerre, auteur de Petite leçon sur la guerre (Autrement), qui met en avant le « niveau de désespoir » de ces soldats qui sont prêts à se blesser plutôt que de rester combattre.

Une bulle médiatique « étanche »

Pour autant, ces abandons peuvent-ils gripper la machine de guerre russe, alors que les progressions territoriales sont à l’avantage de Moscou ces derniers mois ? « Si le flot de volontaires venait à diminuer, et qu’il n’était plus suffisant pour remplacer les pertes, alors le pouvoir serait face à un dilemme cornélien : celui de déclencher une nouvelle phase de mobilisation au sein de la population et ainsi de s’exposer à de l’instabilité », imagine Ulrich Bounat.

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Mais c’est encore loin d’être le cas. Déjà parce que les blessés sont souvent renvoyés au front, mais aussi parce que Vladimir Poutine a besoin de plus pour être déstabilisé, selon les experts. « C’est un homme du KGB, il sait l’importance de la communication et fait attention à son outil de propagande. Tous les médias alternatifs ont été mis hors jeu et les réseaux sociaux ne sont pas libres », note Guillaume Ancel. « Depuis trois ans, la bulle médiatique dans laquelle est plongé le peuple russe est très étanche », ajoute Stéphane Audrand, qui anticipe cependant les difficultés à venir. « Le pays est bloqué dans une fuite en avant qui augmente la population de soldats traumatisés. Ils vont finir par revenir dans la société russe, une arme sur l’épaule, après trois ans de violence débridée. »