Biarritz, fin d’après-midi d’une journée de juin. Le soleil miroite dans l’eau azur de la piscine de l’Hôtel du Palais. Une légère brise souffle de l’Atlantique et s’invite dans cet écrin luxueux de la Côte basque. Le palace néo-impérial du XIXe siècle baigne dans un calme cossu. Les transats sont alignés avec une précision presque militaire, et le personnel se tient prêt à satisfaire la moindre demande. « La clientèle russe est un peu différente, vous savez. Le touriste est roi, c’est comme ça. Mais c’est une question culturelle, ça peut surprendre », sourit Natasha (1), une Sibérienne installée à Biarritz et habituée des lieux emblématiques de la ville.
De l’Hôtel du Palais à l’église orthodoxe en passant par la rue de Russie, Biarritz garde les traces profondes de son histoire avec l’aristocratie russe.
Émilie Drouinaud/SO
« Dans des établissements comme celui-ci, il y a toujours des clients du monde entier. Pour nous, c’est normal », glisse une serveuse en uniforme, le chignon impeccable. Puis, à voix plus basse : « Des touristes russes ? Oui, oui, il y en a beaucoup. Je ne sais pas comment ils font pour venir, mais ils viennent. On continue d’entendre parler russe ici. » Sourire de convenance, mais pas un mot de plus. Niet. Face à l’océan, anonymat et discrétion sont compris dans le prix de la nuit.
Biarritzgrad
Officiellement, tout complique pourtant la venue des clients russes depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022. Fermeture de l’espace aérien, restrictions de visas, bannissement du système bancaire Swift, gels de biens… Dix-huit trains de sanctions européennes visent les intérêts russes depuis déjà plus de trois ans. Mais à Biarritz, l’accent des steppes n’a pas vraiment disparu, et la ville n’a rien oublié de son lien historique avec la Russie impériale. La cité balnéaire est restée très appréciée par une certaine élite russe, avec, encore aujourd’hui, ses villas de la noblesse blanche, son église orthodoxe et même son consul honoraire : Alexandre de La Cerda.
L’Hôtel du Palais, un établissement prisé par la clientèle russe.
Bertrand Lapègue/SO
Dans son studio perché sur les hauteurs du quartier Saint-Charles, à quelques encablures de l’Hôtel du Palais, celui qui se décrit comme un « diplomate bénévole » assure la représentation de la Fédération de Russie dans la commune de 30 000 habitants. Un simple appartement avec vue sur le golf, où il garde quelques secrets à l’abri des regards.
« La plupart descendent à l’Hôtel du Palais. Là-bas, c’est comme si rien n’avait vraiment changé depuis 2022 »
« Je n’ai pas de chiffres à vous donner. Je ne peux pas vous dire combien de ressortissants russes viennent encore, je ne sais pas. Ni comment ils viennent, d’ailleurs, je ne sais pas non plus. Mais ils continuent de venir, ils se débrouillent », confie Alexandre de La Cerda. La cravate impeccablement nouée, les deux mains posées sur la table, l’homme a été nommé il y a vingt ans en Conseil des ministres à Moscou. Sur certains sujets, le consul honoraire se montre prudent et préfère parfois quelques longues tirades érudites à des réponses détaillées.
Alexandre de La Cerda a été nommé il y a vingt ans en Conseil des ministres à Moscou. Il s’agit d’un titre honorifique et non pas d’un diplomate de carrière.
Archives Bertrand Lapègue
« Il y a quelques semaines, j’ai encore dîné avec un très bon ami, un grand industriel russe. Il réside régulièrement dans sa maison de Biarritz, pas très loin d’ici. Et je peux vous dire qu’en ce moment, ils font des travaux à l’intérieur, alors vous voyez… Ils s’y projettent. » Monsieur le consul a-t-il demandé à son ami industriel comment il avait rejoint la France ? Il lève les épaules : « Non. Je pense par la Turquie, par la Suisse… On m’a dit que certains pouvaient atterrir en Suisse, par exemple, et louer des voitures pour arriver ici. Comme je vous l’ai dit : ils se débrouillent. » Là aussi, discrétion de rigueur. Mais alors, rien de nouveau sous le soleil basque ?
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Moscou-(Istanbul)-Biarritz
Depuis le 27 février 2022, l’Union européenne (UE) a imposé une interdiction totale de l’espace aérien aux avions russes : aucun décollage, atterrissage ni survol n’est autorisé pour les aéronefs immatriculés en Russie, détenus ou exploités par des entités russes (règlement UE 2022/334). Les vols commerciaux directs ne sont plus opérés, et la facture s’élève rapidement en multipliant les escales dans des pays tiers. « Ça devient très compliqué et très coûteux. Beaucoup arrivent par la Turquie et atterrissent du côté espagnol, à Bilbao par exemple », assure Sergey Sretensky. En juillet, le prix d’un aller-retour entre Moscou et Bilbao (via Istanbul) gravite à partir de 120 000 roubles par personne, soit environ 1 300 euros.
Depuis 2003, ce guide russophone regarde avec un œil attentif les allers-retours de ses compatriotes. Et selon lui, les dernières vagues de sanctions ont surtout fait apparaître une « clientèle plus fortunée » ces trois dernières années. « La classe moyenne a quasiment disparu chez les Russes de Biarritz. Certains ont leur maison, sinon la plupart descendent à l’Hôtel du Palais. Là-bas, c’est comme si rien n’avait vraiment changé depuis 2022. »
L’église orthodoxe russe a été construite en 1892 pour l’importante communauté russe qui fréquentait Biarritz depuis le Second Empire.
Bertrand Lapègue/SO
Pour les plus riches, le régime de sanctions s’applique également pour les trajets en jet privé. Ces derniers sont certes moins prisés que sur la Côte d’Azur, mais relier la Russie à Biarritz en jet n’a rien d’un exploit à la Gagarine. Si aucune société d’aviation d’affaires n’a donné de réponse aux sollicitations de « Sud Ouest », l’une d’elles, basée en Suisse, a néanmoins réagi à une demande de devis. Pour un vol Moscou-Biarritz : « Un arrêt sera obligatoire. Il est plus probable que cela se produise en Turquie », mentionne un commercial de la compagnie. Pas de prix annoncé, mais la garantie d’un voyage en une demi-journée.
Visas pour le silence
Avant de choisir pour villégiature la Côte basque, certains touristes russes s’assurent de l’accueil qu’ils recevront sur place. « Ils me posent beaucoup de questions sur l’ambiance. Sur comment ils vont être perçus et accueillis en France. Je ne sais pas s’ils se sentent inquiets, mais ça les préoccupe », constate le guide Sergey Sretensky. S’il affirme qu’il s’agit d’une clientèle « beaucoup plus discrète que sur la Côte d’Azur », « attirée par l’histoire, la culture et la nature du Pays basque », lui aussi se fait plus évasif quant à certaines modalités d’entrée, notamment administratives.
En septembre 2022, le Conseil de l’Union européenne a suspendu l’accord entre l’UE et la Russie visant à faciliter la délivrance de visas. Les citoyens russes ne bénéficient plus d’un accès privilégié à l’Union et doivent se soumettre à une procédure de demande « plus longue, plus coûteuse et plus difficile », détaille le Conseil. « En matière de tourisme individuel en provenance de Russie, le ministère délivre des visas au cas par cas, en fonction de la situation de chaque demandeur et dans le plein respect des règles européennes », précise également à « Sud Ouest » un diplomate du Quai d’Orsay.
« J’ai récemment discuté avec un petit groupe de Russes, et eux expliquaient être passés par Chypre pour leurs autorisations »
Dans les faits, l’interprétation de ces règles varie selon les États membres, et certains, comme la Hongrie, ont assoupli leur position en rendant la procédure moins contraignante. « C’est aussi le cas de Chypre », réagit un élu de Biarritz. « J’ai récemment discuté avec un petit groupe de Russes, et eux expliquaient être passés par Chypre pour leurs autorisations », rapporte ce conseiller municipal qui préfère garder l’anonymat. Déjà en 2020, la Commission européenne avait ouvert des procédures d’infraction contre Chypre et Malte au motif que ces pays ont « vendu la citoyenneté de l’UE ». Des experts parlaient de « golden visa » (visa doré) pour contourner les réglementations en place.
Pour rejoindre Biarritz, c’est ensuite le principe de libre circulation des personnes qui prime. L’article 3 du traité sur l’Union européenne garantit qu’une fois qu’un individu – ressortissant de l’UE ou d’un pays tiers – est entré sur le territoire d’un État membre, il peut traverser les frontières des autres États membres sans être soumis à des contrôles. Et donc rallier le pays de son choix, même si ce dernier maintient une politique plus stricte.
Luxe, calme et volupté
Dans les rues de Biarritz, rien n’est donc vraiment différent depuis le premier été qui a suivi l’invasion de l’Ukraine. « J’entends toujours autant parler russe. Je dirais même qu’il y en a plus cette année », juge une serveuse du centre-ville. Un peu plus loin, à quelques pas des plages, la vendeuse d’une grande marque de luxe témoigne dans le même sens.
« C’est une clientèle fortunée. Alors, quand ils ont les moyens… Les visas, les avions… »
Mais comment payer à l’étranger lorsque, depuis le 28 février 2022 et le troisième train de sanctions de l’UE, plusieurs banques russes sont déconnectées du système de messagerie Swift, rendant impossible la plupart des opérations de paiement via Visa et Mastercard ? « Pour les paiements, ça n’est pas très compliqué. C’est souvent avec des cartes via des banques en ligne, comme Revolut par exemple. Il n’y a pas de plafond, ils peuvent payer normalement », répond la vendeuse de cette grande maison de couture.
Qu’importe la réglementation, le quotidien de Katarina (1) n’a pas vraiment été chamboulé depuis trois ans. Dans une villa discrètement posée sur les hauteurs de la côte, cette jeune trentenaire d’origine russe prépare l’arrivée d’une nouvelle famille. Draps propres, paniers de bienvenue, vérification de la piscine : « Je réponds à leurs demandes. Ce sont souvent des habitués qui ont grandi avec l’image du Biarritz impérial. C’est le côté chic qui plaît », relate par téléphone cette jeune femme, qui a décliné « par précaution » une rencontre physique.
Embauchée à l’année « par une famille », elle organise les séjours de nombreux étrangers pour des parenthèses dorées. Pour elle, les mesures de sanctions ne modifient rien : « C’est une clientèle fortunée. Alors, quand ils ont les moyens… Les visas, les avions… Ce qu’ils aiment énormément ici, par exemple, ce sont les restaurants. Il y a beaucoup de restaurants avec des étoiles Michelin. »
« Enquête à domicile »
Pour Natasha – la même qui détaillait les habitudes des clients russes au bord de la piscine de l’Hôtel du Palais –, la réalité des démarches administratives cache un climat de paranoïa généralisé. La Sibérienne raconte en détail la différence de traitement lorsque les armoiries de la Fédération de Russie sont inscrites sur un passeport. Et surtout, la suspicion de tous les jours. « Pour venir en France, si tu as des enfants, c’est très difficile. Ils [les autorités, NDLR] vont avoir peur que tu restes. Alors que si tu viens seul, que tu laisses ta famille en Russie et que tu as beaucoup d’argent sur ton compte, là ils vont se dire que tu as intérêt à repartir en Russie. » Un soupir. Puis, plus bas : « Ce qui m’énerve le plus, c’est que tu peux n’avoir rien à voir du tout avec la politique, le régime en place, mais il y a quand même cet a priori sur toi. Juste parce que tu es russe. »
Il y a quelques mois, le frère de Natasha lui a rendu visite en France. « Ils demandaient une attestation d’hébergement. Je suis allée en mairie comme c’est expliqué et ensuite deux membres des forces de l’ordre sont venus à la maison. Ils voulaient vérifier où il allait dormir. » Là aussi, Natasha rit avec amertume. « Les policiers eux-mêmes ne savaient pas quoi regarder. Ils étaient là, presque désolés. Ils m’ont dit : ‘‘Bon, il va dormir sur le canapé, quoi, c’est normal.’’ Oui, c’est normal. » Contactés au sujet de ces enquêtes très poussées, les services de la préfecture confirment la possibilité d’« un examen approfondi du dossier ou d’une enquête dans le logement d’accueil », sans préciser les conditions.
Automatiquement estampillés FSB (service de renseignement de la Russie) parce que russes ? « On nous regarde comme si c’était le cas », estime Natasha.
Là où tout se joue entre deux règles, deux frontières et quelques silences bien gardés, la Côte basque devient le théâtre discret des méfiances internationales.
Des villas d’oligarques ?
Sur le papier, les sanctions européennes visant les avoirs russes semblent implacables. Depuis 2022, des dizaines de villas, appartements, yachts ou comptes bancaires liés à des ressortissants russes proches du Kremlin ont été « gelés » en France, conformément aux mesures prises après l’invasion de l’Ukraine.
Mais dans les faits, ces villas peuvent toujours être occupées par leurs propriétaires. Le règlement européen n° 269/2014 interdit « leur vente, leur location ou leur mise en hypothèque », mais rien n’est spécifié quant à leur usage personnel. « Un bien immobilier gelé […] peut continuer à être utilisé par son propriétaire », précise la Direction générale du Trésor sur son site Internet.
Sur la Côte basque, deux propriétés sont directement visées par ces sanctions. La première, le manoir de Kirill Shamalov, à Biarritz, appartient à l’ancien mari de Katerina Tikhonova, la fille cadette de Vladimir Poutine. La seconde, la villa « Suzanna » à Anglet, est liée à Artur Ocheretny, nouveau compagnon de l’ex-femme du président russe. En avril 2024, la propriété a été saisie dans le cadre d’une enquête portant sur des « soupçons de blanchiment aggravé ». Depuis 2022, cet homme d’affaires fait l’objet d’investigations placées sous l’égide de la Juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée (Junalco) et menée par l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF).
La villa « Suzanna » à Anglet été saisie dans le cadre d’une enquête liée à Artur Ocheretny, nouveau compagnon de l’ex-femme du président russe Poutine, portant sur des « soupçons de blanchiment aggravé ».
Emilie Drouinaud/Sud Ouest
(1) Les prénoms ont été modifiés.