En trente ans, le PIB par habitant des États-Unis a pris 80 % d’avance sur celui de l’Europe. Le fossé se creuse à chaque vague technologique : les dix premières capitalisations mondiales sont presque toutes américaines ou chinoises, tandis que les géants européens ne représentent plus que 5 % de la valeur du Nasdaq. En 2021, nos entreprises ont investi 270 milliards d’euros de moins en R&D que leurs homologues d’outre-Atlantique ; c’est notre productivité et notre pouvoir d’achat futurs qui se sont envolés.
Le retard transparaît aussi dans les usages. En France, 22,9 % des entreprises exploitent le cloud et 9,9 % l’intelligence artificielle, contre 38,9 % et 8 % dans l’Union. Bruxelles vise 75 % d’entreprises équipées d’ici 2030 ; à ce rythme, la marche restera hors de portée. L’Europe ne capte qu’un dixième du capital-risque mondial : nos start-up sont souvent rachetées avant d’atteindre la masse critique, et leur propriété intellectuelle migre ensuite aux États-Unis.
Cette frilosité couplée à une naïveté a un coût immédiat. Quatre euros sur cinq dépensés en Europe pour des logiciels et services cloud professionnels terminent dans les comptes d’acteurs non européens : 265 milliards d’euros traversent ainsi l’Atlantique chaque année. Certes, les États membres affichent 288,6 milliards d’euros de promesses pour la « Décennie numérique », mais les calendriers de mise en œuvre patinent ; seule une part limitée des fonds a été engagée.
Le reste du monde, lui, accélère. Washington déploie son AI Action Plan, soutenu par une cascade de décrets qui libèrent le financement et aiguillent le capital-risque vers l’infrastructure et la construction de datacenters. Pékin propulse DeepSeek-R1, un modèle de raisonnement à bas coût déjà présent dans plus de 70 % des nouvelles applications chinoises. L’Inde mobilise un fonds de 13 milliards de dollars pour supercalculateurs et incubateurs quantiques. Partout ailleurs, l’alignement stratégique est clair ; il doit l’être aussi en Europe.
Nous voici face à un dilemme : déclassement ou réarmement technologique. Le numérique n’est plus seulement un secteur ; c’est l’infrastructure vitale de la compétitivité, de l’emploi et de notre autonomie stratégique. Rester spectateur reviendrait à abandonner la prochaine génération de croissance : chaque point de pénétration supplémentaire du cloud accroît la productivité des PME de 1,8 %, un effet comparable à celui de la révolution électrique.
Pour inverser la tendance, l’Europe doit résolument faire le choix à la fois de l’innovation et de la résilience. L’une ne peut aller sans l’autre : l’investissement dans l’innovation doit impérativement être accompagné d’une montée en résilience de notre pays, avec des actions à mener dès aujourd’hui sur la cybersécurité et sur nos dépendances technologiques.
À cette fin, préserver et renforcer une fiscalité propice à l’innovation est indispensable. Il faut ainsi sanctuariser durablement le crédit d’impôt recherche et le statut de jeune entreprise innovante, véritables piliers de la R&D privée. Plus largement, il est impératif d’offrir aux entreprises une visibilité budgétaire pluriannuelle : l’investissement s’épanouit dans un environnement stable, pas dans des règles qui changent au gré des lois de finances.
L’argent ne suffira pas sans une mobilisation et une coordination du collectif. Bonne nouvelle : l’Équipe de France du numérique, lancée en juin dernier, rassemble l’ensemble des forces vives du numérique et de l’innovation de notre pays, tant du public que du privé. Elle est le bras armé de la France pour décliner cette vision sur le terrain.
Au-delà de nos frontières, la France peut entraîner l’Union : investir dans les technologies de rupture de demain, simplifier les normes pour gagner en compétitivité, mobiliser la commande publique comme levier de soutien aux industriels européens et sécuriser la chaîne d’approvisionnement en semi-conducteurs. Ainsi, notre diversité pourrait enfin devenir un avantage comparatif.
2025 est notre balle de match. Trois issues se dessinent : subir, ralentir ou rester dans la compétition. L’Europe peut encore gagner si elle décide de cesser de jouer en défense. Le numérique est notre filet, notre raquette, notre chance. Saisissons-la dès maintenant.
- Draghi (2025), A competitiveness strategy for Europe : écart de croissance du revenu disponible par habitant et diagnostic productivité/R&I. European Commission
- Draghi (2025), chiffrage -270 Md€ d’écart d’investissement R&I entreprises (UE vs USA). European Commission – Commission
- France, Digital Decade Country Report 2025 : cloud 22,9 %, IA 9,9 % (France) vs UE 38,9 % et 13,5 %. Stratégie numérique de l’UE
- Eurostat/Commission : 55 % des entreprises UE utilisent au moins une techno avancée (IA, cloud avancé, data analytics). European Commission
- State of the Digital Decade 2025 : 288,6 Md€ de mesures identifiées dans les feuilles de route nationales ; appels à accélérer. Stratégie numérique de l’UEStratégie numérique de l’UE
- États-Unis : America’s AI Action Plan (juillet 2025) et Executive Orders associés. The White HouseThe White House
- Chine : montée en puissance DeepSeek (modèle de « reasoning », mise à jour R1). ReutersNature
- Cigref (2025) : 80 % des dépenses européennes de logiciels et services cloud pro vont à des entreprises américaines (265 Md€, 2 M d’emplois induits aux USA). Cigref