Dans l’après-midi du 24, l’Ocean Viking se trouve dans les eaux internationales, à 40 miles nautiques des côtes libyennes, quand il voit arriver un bateau se dirigeant vers lui à vive allure. Il s’agit d’un patrouilleur Corrubia, tel que ceux offerts par l’Italie à la Libye en 2017 pour appuyer sa mission d’interception des migrants cherchant à gagner l’Union européenne (UE). Il porte sur le flanc l’inscription « gardes-côtes libyens » et arbore le drapeau du pays.
Le bateau des garde-côtes libyens : un patrouilleur Corrubia, offert par l’Italie. ©Max Cavallari / SOS Méditerranée
Une fois le contact radiophonique établi, les gardes-côtes libyens intiment à l’Ocean Viking l’ordre de s’éloigner, dans un anglais approximatif et peu compréhensible. « Nous allons vers un cas en détresse, vos autorités en sont informées », répond le chef de mission du navire de l’ONG.
« À ce moment-là, je suis en train de regarder avec les jumelles, et je vois qu’il y a bord de ce bateau deux personnes dont le visage est caché par un masque bleu contre le Covid, en train de pointer des armes vers nous », raconte à La Libre Lucille Guenier, coordinatrice de la communication à bord de l’Ocean Viking.
La « mer cimetière » : reportage à bord du SOS MéditerranéeTirs sur la passerelle et les équipements de sauvetage
Pressentant le danger, le chef de mission avait déjà fait mettre en lieu sûr les personnes rescapées et annonce alors aux sept personnes qui l’entourent que le bateau va rebrousser chemin. L’instant d’après, sans avertissement ni sommation, les gardes-côtes ouvrent le feu. Un impact de balle frappe, à tribord, la porte de la passerelle du bateau, l’endroit d’où sont menées les opérations de navigation, forçant celles et ceux qui l’occupent à se coucher à plat ventre. « À partir de là, ils vont tirer sur nous en rafales. les balles cassent les fenêtres, transpercent les murs », poursuit Lucille Guenier. « Ils ont vu qu’il y avait des gens sur la passerelle, leur intention était de tuer. »
Les vitres de la passerelle de l’Ocean Viking ont été transpercées par les balles tirées par les garde-côtes libyens. ©Max Cavallari
Le bateau des gardes-côtes va ensuite tourner autour de l’Ocean Viking, qu’il crible de balles. Les tirs éventrent les canots, outils indispensables aux missions de sauvetage. « Le but, c’est d’endommager le bateau. Ils ont visé tous ces éléments à l’extérieur, très visibles. Tout cela a un coût énorme et on ne peut pas encore dire quand nous pourrons à nouveau être opérationnels », soupire la responsable de la communication de l’Ocean Viking. L’assaut, partiellement capté par les caméras de vidéosurveillance, a duré au moins 20 minutes, peut-être 30.
Pas une première, mais une violence inédite
Ce n’est pas la première fois que des incidents impliquant des gardes-côtes libyens se produisent. En 2022 et 2023, il y a déjà eu des manœuvres d’intimidation, des menaces, des tirs en l’air, même pendant des opérations sauvetages. « Là, on a atteint un niveau de violence jamais vu dans les opérations d’ONG en Méditerranée, où l’intention de tuer est claire et nette. Nous avons eu très très peur, nous sommes vraiment sous le choc », commente Lucille Guenier.
Les tirs des gardes-côtes libyens ont rendu les canots de sauvetage de l’Ocean Viking inutilisables. ©Max Cavallari
La peur a cédé la place à la colère. L’Ocean Viking a été attaqué par « un patrouilleur et des gens qui ont été formés par l’Union européenne (UE), payés par nos impôts », cingle Lucille Guenier. Depuis 2015, l’UE apporte en effet à la Libye un soutien financier et logistique pour que cette dernière contribue à réduire les flux migratoires partant de ses côtes vers l’Europe et participe à la lutte contre les passeurs. Près de 80 milliards d’euros de fonds européens y ont été consacrés depuis 2015. Lancé en juillet 2017 le programme SIBMML (Support to Integrated Border and Migration Management in Libya – Soutien à une gestion intégrée des frontières et de la migration en Libye), vise à « améliorer les capacités des autorités libyennes à mener des opérations de recherche et de sauvretage dans le respect des standards internationaux, à travers la fourniture d’équipement et de formation […] en coopération étroite avec les États membres », précise la Commission.
Depuis 2020, six bateaux libyens ont été rendus opérationnels par l’UE, et trois canots pneumatiques remis au ministère libyens de l’Intérieur. En 2023, Tripoli a reçu cinq vaisseaux destinés aux gardes-côtes. L’Union a par ailleurs assuré la formation de quelque 200 garde-côtes libyens.
Pays européen de « première entrée » des flux de la Méditerranée centrale, l’Italie, qui assure la formation des gardes-côtes libyens et a offert plusieurs bateaux au pays nord-africain, est particulièrement engagée dans cette coopération.
Embarras européen
Cette coopération n’a jamais été remise en cause du côté européen, bien que la Libye, partagée entre deux pouvoirs rivaux, soit un État défaillant. Et malgré les collusions, documentées, entre les gardes-côtes, les milices et les passeurs. L’Europe continue d’appuyer ces mêmes gardes-côtes pour qu’ils interceptent des embarcations de migrants avant qu’elles n’atteignent les eaux internationales. Si elles y parvenaient, aucun candidat à l’exil ne serait renvoyé vers la Libye, qui n’est pas considérée comme un pays sûr. Loin de là.
« Les personnes interceptées en mer sont amenées dans des centres de détention informels, elles sont torturées, et on les rançonne pour demander de l’argent à leur famille. Les femmes, elles, sont violées. C’est un cercle de violence infini, et nous, l’Union européenne, finançons ces personnes », s’emporte Lucille Guenier.
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SOS Méditerranée réclame qu’une enquête soit menée. Interrogée sur l’incident lors de son point presse quotidien, la Commission européenne adopte une attitude prudentissime. « Nous avons vu les articles de presse (sur l’incident, NdlR) et nous avons pris contacts avec les autorités libyennes compétentes [qui] doivent faire la lumière sur ce qui s’est produit », a commenté Markus Lammert, porte-parole de l’exécutif européen pour les Affaires intérieures. « Nous n’étions pas sur place, nous ne sommes pas en mesure de corroborer les faits », a-t-il précisé.
« C’est à l’évidence un développement préoccupant. Nous allons établir les faits et envisager à partir de là les actions possibles qui pourraient être entreprises », a complété Paul Pinho, la porte-parole en chef de la Commission.
Comme d’autres ONG, SOS Méditerranée réclame que l’UE mette un terme à sa coopération avec la Libye. « Un acteur qui agit illégalement dans les eaux internationales, entrave délibérément les opérations de sauvetage de personnes en danger de mort et cible des humanitaires désarmés ainsi que des personnes rescapées, ne peut être considéré comme une autorité compétente », tranche Sophie Bau, directrice générale de SOS Méditerranée France, dans le communiqué publié par l’ONG.