L’« amitié » ne cesse d’être attaquée. L’oléoduc Droujba (« amitié » en russe) a été bombardé à plusieurs reprises en août, provoquant la colère des pays qui en dépendent. Mis en service dans les années 1960, il relie la Russie à l’Europe centrale et orientale. Alors que l’Union européenne a mis en place des restrictions lourdes sur les importations de pétrole venu de Russie, l’infrastructure en a été exemptée, les pays d’Europe de l’Est ayant insisté sur leur dépendance au gaz russe.

Plus de trois ans après le début de l’invasion russe en Ukraine, cette dépendance n’a pas diminué et les frappes, probablement liées à l’armée ukrainienne même si Kiev n’a pas confirmé, provoquent l’ire de la Hongrie. Le Premier ministre Viktor Orbán a déclaré avoir demandé l’aide de Donald Trump et avoir sollicité Bruxelles sur la question. Les ministres des Affaires étrangères hongrois Péter Szijjártó et slovaque Juraj Bla­nár ont dénoncé des atteintes « inacceptables » à leur souveraineté énergétique.

Des intérêts économiques et politiques

« En trois ans, la Hongrie et la Slovaquie auraient pu trouver des moyens de réduire leur dépendance, via de nouvelles infrastructures, des infrastructures déjà existantes comme celles qui viennent de la Turquie ou de la Croatie, mais aussi des achats sur les marchés pour se diversifier », souligne Romain le Quiniou, spécialiste de l’Europe centrale et orientale. La Hongrie reçoit 4,5 milliards de mètres cubes de gaz par an de la Russie dans le cadre d’un accord de quinze ans signé en 2021. Accord dont elle veut continuer à profiter malgré les pressions de Bruxelles. « Budapest et Bratislava ne réduisent pas leur dépendance au gaz russe délibérément, dans une perspective purement mercantiliste », note Romain le Quiniou.

Le gaz russe s’avère en effet généralement moins cher que le gaz naturel liquéfié (GNL) importé des Etats-Unis, du Qatar ou de Norvège. En 2024, la Hongrie est allée jusqu’à négocier une augmentation des volumes de gaz russes afin de réduire ses coûts énergétiques, à la barbe et au nez de Bruxelles et de Kiev. La Slovaquie et la Hongrie maintiennent aussi une position ambiguë vis-à-vis du conflit, soucieuses de conserver de bons rapports avec Moscou.

Enfin, ce positionnement cache des stratégies politiques nationales. « Alors que les élections législatives de 2026 se profilent, le parti Fidesz de Viktor Orbán se trouve en difficulté dans les sondages. Distancé par l’opposition, le gouvernement inscrit l’Ukraine comme un adversaire dans sa rhétorique. Les bombardements contre l’oléoduc Droujba sont donc montés en épingle », explique le spécialiste de l’Europe centrale.

Le « piège victimaire de la Hongrie »

Contrairement à ce que prétend Budapest, Kiev ne vise pas à atteindre sa souveraineté énergétique en bombardant cet oléoduc. « Attention à ne pas tomber dans le piège victimaire de la Hongrie », souligne Romain le Quiniou. La Commission européenne a d’ailleurs rappelé que chaque Etat membre possédait un filet de sécurité d’au moins 90 jours d’importations nettes. Il n’y a pas de quoi faire trembler l’Europe centrale, donc. Les bombardements visant Droujba permettent en réalité à l’Ukraine de mettre la pression sur la Russie, sur le plan énergétique. A la pompe, le prix a explosé et des files d’attente interminables se constituent, preuve de pénuries handicapantes pour Moscou.

Ces attaques permettent aussi d’entamer les revenus de la Russie qui s’appuient beaucoup sur l’énergie. « De plus, l’Ukraine a obtenu l’autorisation de frapper plus en profondeur et bénéficie donc aujourd’hui d’une plus grande liberté d’action. Couplé à la hausse de ses capacités techniques, on comprend aisément l’augmentation de ces frappes plus ciblées », souligne le cofondateur et directeur général du think tank Euro Créative.

Notre dossier sur la guerre en Ukraine

La période, où les discussions s’enchaînent dans l’espoir d’atteindre enfin la paix, s’avère aussi propice aux coups visant à améliorer sa situation dans la négociation. Reste que l’oléoduc Droujba symbolise particulièrement bien le désamour de plus en plus vif entre l’Ukraine et ces pays d’Europe centrale. Face aux critiques, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a d’ailleurs lancé : « Nous avons toujours soutenu l’amitié entre l’Ukraine et la Hongrie. Désormais, l’existence de cette amitié [Droujba] dépend de la position de la Hongrie. »