Tandis que Donald Trump tente de réunir Volodymyr Zelensky et Vladimir Poutine afin de trouver un accord de paix, sur le terrain les opérations et frappes russes ne faiblissent pas.
« Nous ne pouvons pas être naïfs vis-à-vis de la Russie. » La mise en garde a été formulée par le secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte, jeudi 28 août, quelques heures après une frappe russe qui a fait au moins 23 morts, 53 blessés et huit disparus à Kiev. Dans la nuit, l’armée russe a lancé 598 drones et 31 missiles sur l’Ukraine, selon l’armée de l’air ukrainienne. Des bombardements massifs et meurtriers vivement condamnés par les alliés européens de Kiev.
Aux Etats-Unis, Donald Trump a reconnu vendredi n’être « pas content » mais « pas surpris » par ces frappes, selon la porte-parole de la Maison Blanche. La veille, son émissaire spécial pour l’Ukraine, Keith Kellogg, avait déjà dénoncé « de terribles attaques » qui menacent « la paix que le président des Etats-Unis cherche à obtenir ».
Car le président américain, qui se veut un faiseur de paix, s’est efforcé ces dernières semaines de pousser l’Ukraine et la Russie à négocier un accord pour mettre fin à trois ans et demi de conflit. Donald Trump espérait pouvoir avancer vite après sa rencontre avec Vladimir Poutine en Alaska, suivie d’une réunion à Washington avec Volodymyr Zelensky et les principaux dirigeants européens.
Mais, sur le terrain, ses espoirs se heurtent à la poursuite implacable des échanges de tirs entre les deux pays. Moscou « préfère les [missiles] balistiques plutôt que la table des négociations », a dénoncé le président ukrainien sur X, jeudi, après les attaques meurtrières sur Kiev.
« La Russie préfère continuer à tuer plutôt que de mettre fin à la guerre. »
Volodymyr Zelensky, président ukrainien
sur X
Le Kremlin « est dans une stratégie de continuité » avec ses opérations depuis le début de la guerre, analyse Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférence à l’université Paris-Nanterre. Pour cette spécialiste, les frappes menées ces derniers jours par l’armée russe sont « ce qu’on prédisait depuis un moment », avec des militaires qui cherchent, comme chaque été, à profiter d’une « saison climatique plus clémente ». « La Russie alterne entre des périodes d’opérations à faible intensité et d’autres à haute intensité », abonde Nicolò Fasola, professeur à l’université de Bologne.
Le chercheur note que la Russie a réalisé, ces dernières semaines, des « avancées marginales et limitées, mais symboliques » sur le terrain, notamment dans le Donbass. Mi-août, à la veille du sommet Trump-Poutine, l’armée russe a réalisé sa plus grande percée sur le territoire ukrainien en 24 heures depuis plus d’un an. Mardi, Kiev a ainsi reconnu pour la première fois que les soldats ennemis avaient pénétré dans la région de Dnipropetrovsk, dans le centre-est du pays.
Le Kremlin a aussi intensifié ses attaques de drones depuis le début de l’été, avec un record de 728 engins lancés contre l’Ukraine en une seule journée, le 9 juillet. Si ces appareils ont été moins utilisés par la Russie durant la première quinzaine d’août, elle a depuis mené deux offensives majeures, avec plus de 500 drones déployés le 21, puis le 28 août. Pour les alliés occidentaux de Kiev, c’est le signe que le régime de Vladimir Poutine n’a pas l’intention de renoncer à son offensive, alors même qu’ils pensaient entrevoir la possibilité de discussions sur un cessez-le-feu.
« La Russie n’a aucune raison d’arrêter ses opérations militaires maintenant », constate Nicolò Fasola. D’abord, car l’été est une période aux conditions météorologiques plus favorables aux opérations militaires. Ensuite, parce qu’il lui « est difficile d’arrêter et de relancer sa machinerie militaire ». « Pour être efficace », l’armée russe a besoin « de conserver un minimum d’opérations, de manière à pouvoir les intensifier si besoin ». Et surtout parce que le Kremlin mise sur une « stratégie de l’usure », avec des attaques continues qui visent à « affaiblir peu à peu » son adversaire.
« En bombardant Kiev, la Russie cherche à montrer sa capacité à toucher l’Ukraine en son cœur », pour arriver en position de force à d’éventuelles négociations de paix, poursuit le chercheur. « Kiev fait exactement la même chose : chaque week-end, l’armée ukrainienne mène des attaques de drones, en touchant le territoire russe en profondeur », souligne également Nicolò Fasola.
Le spécialiste de la Russie estime qu’il n’y a pas eu récemment « d’événement, militaire ou politique, qui change véritablement la donne » dans ce conflit. Pas même les récentes discussions orchestrées par Donald Trump. Le projet du président américain d’organiser un sommet entre Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky, qui semble pour l’instant au point mort, a toutefois « des ramifications », juge Nicolò Fasola. « Le simple fait qu’on parle désormais de négociations de paix et d’asseoir [ces deux dirigeants] à la même table est, en soi, un progrès », estime-t-il.
Anna Colin Lebedev se montre plus dubitative. Pour l’experte, « la Russie n’entretient qu’une seule idée, celle de la capitulation de l’Ukraine ». « Quel que soit le contexte, ses intentions n’ont pas changé et elle garde les mêmes objectifs maximalistes » de conquête de son voisin, poursuit la chercheuse. « Toute l’agitation diplomatique actuelle permet [à Moscou] de gagner du temps, pendant lequel elle continue d’attaquer l’Ukraine », avance Anna Colin Lebedev.
« La Russie sait que le temps joue pour elle, alors que Donald Trump est tenu par sa volonté [de trouver une résolution diplomatique] dans ce cycle électoral. (…) Moscou attend patiemment l’essoufflement, politique et militaire, du soutien occidental à l’Ukraine. »
Anna Colin Lebedev, spécialiste de la Russie
à franceinfo
Si Nicolò Fasola partage la conviction que le Kremlin cherche à jouer la montre, il est moins certain que Moscou poursuive uniquement « des objectifs maximalistes ». « Il est vrai que la Russie ne reconnaît pas la légitimité de l’Ukraine, mais si elle parvient à garder le contrôle des zones qu’elle occupe actuellement [qui représentent environ 20% du territoire ukrainien], elle aura déjà réussi à largement affaiblir la souveraineté » de son voisin, détaille le chercheur italien.
Nicolò Fasola rappelle en outre que Vladimir Poutine ne « peut poursuivre cette guerre à l’infini ». « La Russie sait adapter efficacement sa politique et son économie pour faire face aux conséquences de la guerre en Ukraine et aux sanctions [européennes], mais on voit de premiers signes de fragilité économique, et cela va se poursuivre, explique-t-il. Ses ressources humaines et militaires ne sont pas sans fin. » D’où la volonté d’engranger un maximum de gains sur le terrain avant de potentiels pourparlers.
Vendredi, Volodymyr Zelensky a ainsi affirmé à la presse que la Russie avait massé « jusqu’à 100 000 soldats » dans la zone de Pokrovsk, ville clé dans l’est de l’Ukraine. Selon lui, c’est dans ce secteur que « la situation est la plus préoccupante aujourd’hui ». Le président ukrainien en est convaincu : Moscou « prépare des actions offensives ». La Russie ne l’a pas nié. Jeudi, le porte-parole du Kremlin a reconnu que si son pays restait « intéressé par la poursuite du processus de négociations », son armée continuerait, elle, de mener des frappes en Ukraine.