Après la chute du Troisième Reich, l’Allemagne fut divisée en zones d’occupation. Dans chacune, les Alliés lancent une vaste opération de «dénazification»: l’objectif, purger l’État et la société de leurs éléments nazis. Des tribunaux spéciaux classent les personnes selon cinq catégories, allant de «grands coupables» à innocents, avec sanctions adaptées: internements, licenciements, amendes, etc. Dans la zone américaine, la politique est drastique, mais elle prive la société de nombreux cadres vitaux et engendre une impression d’injustice chez la population allemande.

Sous la pression du manque de personnel qualifié et au nom de la normalisation, le Bundestag adopte dès 1951 une loi réhabilitant la majorité des anciens fonctionnaires du Reich, à l’exception des plus compromis. Juges, militaires, enseignants et autres agents retrouvent rapidement le droit d’exercer, de toucher leur pension et de réintégrer la vie publique, rappelle une grande enquête menée par le média russe indépendant The Insider. La «dénazification» prend fin officiellement en 1954; débute alors une période de «réintégration», parfois appelée avec dérision «renazification».

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Ce retour n’implique évidemment pas une réhabilitation du nazisme. Dès la création de la République fédérale, les autorités mettent en place des mécanismes légaux et institutionnels pour empêcher le retour de cette idéologie: interdiction des groupes prônant la haine ou menaçant la démocratie, bannissement des symboles nazis, sévères lois contre l’incitation à la haine, etc. La société de l’Allemagne de l’Ouest va intégrer cette nouvelle réalité sans grand conflit.

Même aux plus hauts sommets de l’État, la question du passé nazi se pose. Parmi les six premiers présidents de la République fédérale, tous sauf un ont soit été membres du NSDAP, soit flirté avec le régime. Certains, comme Theodor Heuss ou Gustav Heinemann, s’étaient tenus à distance ou s’étaient engagés dans la résistance –mais d’autres avaient travaillé pour le Reich ou collaboré à divers degrés. Le cas emblématique de Richard von Weizsäcker, non-membre du parti, mais ancien officier et fils d’un diplomate jugé à Nuremberg, incarne la complexité des trajectoires post-guerre et le lent effort de mémoire nationale.

Des collaborateurs du Reich omniprésents

Les gouvernements successifs –Adenauer, Erhard, Kiesinger, Brandt, Schmidt, puis Kohl– ont intégré de nombreux ex-nazis à leurs cabinets. Après 1953, le manque de professionnels pèse sur la gestion du pays. D’anciens membres du parti nazi, parfois au lourd passé, prennent des responsabilités centrales dans la reconstruction de l’État, alors que la division Est/Ouest se cristallise. Même Willy Brandt, symbole de la résistance, doit composer avec cette réalité: au sein de son équipe, on compte d’anciens membres du NSDAP.

La justice et la haute administration ne sont pas en reste. Dès la fin des années 1940, la majorité des magistrats, des hauts fonctionnaires et même des procureurs sont d’anciens membres ou collaborateurs du régime anéanti. Dans les années 1950, dans certaines institutions, la proportion d’ex-nazis dépasse même celle qui prévalait en 1939. Il était «pratiquement impossible de trouver du personnel propre», selon un rapport interne de l’époque cité par The Insider.

Ce phénomène nourrira pendant des décennies le débat sur la mémoire et la réhabilitation, mais aussi sur la capacité et la solidité de la démocratie allemande née des ruines du Reich. La continuité des élites n’a pas freiné pour autant la trajectoire démocratique du pays, dont les institutions se sont renforcées lentement et ouvertes au renouvellement générationnel.

L’effort de bilan et de distanciation fut lent, marqué de compromis et de débats publics parfois vifs. À long terme, c’est surtout la robustesse des institutions démocratiques et le travail de mémoire qui ont permis la dissolution progressive de l’ancienne garde, tout en consolidant un nouvel ordre politique fondé sur l’état de droit et le pluralisme.