Par
Anaelle Montagne
Publié le
20 avr. 2025 à 18h28
Sur le boulevard George V à Bordeaux, entre les voitures stationnées, les crottes de chiens et le bitume des trottoirs, Lise a découvert… une tombe. En tout cas, un drôle de mémorial qui en a tout l’air. Une petite croix a été plantée au pied d’un arbre, avec un panneau : « Toute personne pouvant renseigner des informations sur cette tombe abandonnée est priée de se présenter à la mairie. » À côté, une autre pancarte indique « concession expirée », près d’une planche de bois où est inscrit le nom de Paul Boucan. Véritable tombe abandonnée, canular ou message de protestation ? Nous avons mené l’enquête.
Pour tenter de trouver le fin mot de l’histoire, il faut commencer par la piste des panneaux. La pancarte nominative indique des dates de naissance et de mort : 1901-1952. « Peut-être que la tombe était là avant la construction des boulevards », souligne un Bordelais sous l’appel lancé par Lise sur les réseaux sociaux. Impossible. La construction des boulevards a commencé dès 1853 pour s’achever en 1902.
Quid des panneaux mentionnant la concession expirée et à la recherche d’informations ? Christophe Drapeau, responsable des cimetières de Bordeaux-Nord, de la Chartreuse et de Caudéran, a la réponse.
Que disent les panneaux ?
D’abord, ces panneaux existent bel et bien. Les corps des défunts ne reposent pas indéfiniment au même endroit et lorsque la concession est expirée, « il arrive qu’on recherche les propriétaires de tombes abandonnées, pour lancer une procédure de reprise ».
Mais attention ! Les panneaux plantés boulevard Georges V ne sont pas ceux de la Ville de Bordeaux, qui ressemblent à la photo ci-dessous. « Ils ont peut-être été volés dans une commune voisine », suppute Christophe.
Voici à quoi ressemblent les panneaux de la Ville de Bordeaux. (©Christophe Drapeau)
Autre point qui sème le trouble : au-delà des questions légales, il semble techniquement difficile d’enterrer un corps à cet endroit-là. Sous le post de Lise, beaucoup se demandent s’il ne s’agirait pas plutôt d’un mémorial en hommage à une personne décédée dans un accident survenu là. Ou du lieu où les cendres du fameux Paul Boucan auraient été dispersées.
Christophe Drapeau, lui, émet de sérieux doutes. La plaque nominative lui met la puce à l’oreille. « Le bois semble en très bon état, très récent, souligne-t-il. Pour moi, il ne date pas de 1952. » De quoi se demander si ce Paul Boucan existe, tout court.
Paul Boucan a-t-il vraiment existé ?
Ni une, ni deux, le responsable cimetières cherche sur son ordinateur. C’est chou blanc. « On n’a pas de défunt au nom de Boucan Paul, sur le logiciel qui concerne les cimetières de la Ville de Bordeaux. On n’a pas non plus de tombe à ce nom. »
Pas question de s’arrêter à un cul de sac : direction un groupe Facebook de passionnés de sépultures, appelé « Curiosités et cimetières ». Des membres se lancent dans des recherches et vérifient le site Match ID, un moteur de recherche de personnes décédées. Sur ce site, il y a bien des Boucan, mais aucun Paul à l’horizon.
Une dernière piste reste alors à explorer : celle de Google Maps.
L’apparition des panneaux
Pour mettre à jour Google Street View, des voitures équipées de caméras panoramiques passent régulièrement, partout en France. L’historique des photos prises depuis août 2008, à l’endroit précis de l’emplacement de la tombe, est disponible sur Google Maps.
En comparant les photos : Bingo ! On remarque qu’entre le moment où Lise a découvert la tombe (début 2025) et la dernière photo de Google Street View datant de novembre 2024, il y a une différence de taille. Fin 2024, il n’y avait que le panneau blanc, indiquant l’expiration de la concession. Pas de croix, pas de panneau sur la recherche d’information, pas de pancarte « Paul Boucan ».
Et sur la photo précédente de Google Street View prise en mai 2023, il n’y avait tout simplement rien à cet endroit-là.
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Canular ou message
« Pour moi, c’est de toute évidence un canular », insiste Christophe Drapeau. Une dernière piste semble probable : celle d’un message de contestation, face au bruit incessant des boulevards. « D’où le nom Boucan », suppute un commentaire Facebook.
Pour l’heure, tant que les personnes qui ont planté ces panneaux ne se manifestent pas, le jeu de piste continue.
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