Ce jeudi 25 septembre, Netflix dévoile une toute nouvelle série qui allie les genres du fantastique et d’horreur. Si elle n’est pas tirée d’une histoire vraie, elle s’inspire tout de même d’un business bien réel – et malsain.

Si Indociles (de son titre original Wayward), se trouve à la croisée des univers fictifs de Twin Peaks  et Midsommar, la sombre industrie qui est dépeinte dans cette série est bien réelle. «Troubled teen center», «wilderness therapy», «outdoor behavioral healthcare»… Tous ces termes désignent un business très précis aux États-Unis, qui se présente comme une thérapie pour jeunes difficiles ou adolescents rebelles. Le concept est simple, et cruel. Une fois que l’accord des parents ou tuteurs légaux des mineurs concernés est obtenu, les employés d’entreprises de «thérapie en plein air» enlèvent la personne ciblée au milieu de la nuit, afin de la désorienter le plus possible, et l’emmènent au centre de «thérapie».

Ces derniers sont souvent situés au cœur d’immenses terrains, au beau milieu d’un désert ou d’une forêt épaisse comme l’académie de Tall Pines dans Indociles. Outre l’aspect fantastique, une chose diffère fortement de la réalité : dans la série, un petit village est lié au centre de thérapie. Aux États-Unis, ces lieux sont bien souvent extrêmement éloignés de toute civilisation, afin d’isoler les pensionnaires le plus possible.


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Une fois arrivés sur place, les mineurs sont maltraités, souvent par leurs capteurs mais également par des pairs présents depuis plusieurs années, incapables de leur tenir tête et à qui on promet souvent la liberté en échange d’une obéissance aveugle. Obéir aux ordres, faire les tâches ménagères les plus ingrates, supporter les injures, les coups, les abus sexuels, se voir retirer le droit de manger, boire, se laver, se soulager… Dans leurs «thérapies» en plein air, nombre de camps voient leurs pensionnaires disparaître lors de sorties de groupe, et ne jamais revenir.

À noter que, pour la plupart de ces établissements, toute fuite est impossible. Leurs emplacements plus qu’isolés ne permettent que rarement à de jeunes adolescents – souvent physiquement affaiblis – de rejoindre un village ou une ville voisine. Lorsque l’exception a lieu, les centres de «thérapie» ont une longueur d’avance sur leurs pensionnaires. Les bourgs voisins ont déjà reçu la propagande des camps en plein air : leurs jeunes occupants sont des fous, des criminels, des menteurs… Un appel des habitants plus tard, les mineurs sont de retour entre les mains de leurs bourreaux. Certains parviennent à s’échapper, d’autres y laissent la vie.

Une mécanique bien huilée

Pour les parents ou tuteurs, presque aucun moyen de savoir ce que leurs enfants vont subir ou subissent. L’image externe des centres de «thérapie» est lisse, lumineuse, irréprochable : leurs pensionnaires sont épanouis, mais surtout, se comportent mieux. Ces derniers peuvent écrire à leurs parents, mais leurs courriers sont contrôlés et réécrits jusqu’à ce qu’ils n’incriminent pas l’établissement à propos duquel ils écrivent. Seules leurs supplications pour rentrer chez eux persistent.

Malgré cela, nombre d’entre eux restent des mois, voir des années de plus que ce qui était prévu à l’origine. Ces centres sont, bien sûr, coûteux : plus le séjour est long, mieux c’est. Sur nombre de réseaux sociaux, surtout TikTok, les survivants de ces centres s’expriment sur ce sujet encore trop méconnu. Parmi eux : Paris Hilton. La femme de 44 ans est devenue représentante de cette cause, allant même devant le congrès pour témoigner de son vécu.

«Je n’ai pas eu le droit de parler, de bouger ou de regarder par la fenêtre librement pendant deux ans. On m’a administré des médicaments de force, puis agressée sexuellement. J’ai été menottée, déshabillée et traînée le long d’un couloir vers une chambre isolée», livre-t-elle. «Mes parents étaient dupes, on leur a menti à propos du traitement inhumain que j’ai subi et on les a manipulés au bénéfice de cette industrie qui ne cherche que le profit.»


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Elle poursuit : «Si tu es un enfant dans ce système, je veux que tu m’entendes. Je te vois, je te crois, je sais ce que tu traverses et je ne vais pas te laisser tomber. Tu es important, tout comme ton futur, et tu mérites toutes les opportunités d’être en sûreté et soutenu.» En décembre 2024, un projet de loi nommé «Stop Institutional Child Abuse Act» (« Arrêtons l’abus des enfants institutionnalisés» en français, NDLR) a été adopté par le congrès américain. Il prévoit que les centres de «thérapie» en plein air et autres institutions de ce genre soient mieux contrôlés ainsi qu’une réforme prévoyant la vérification qu’ils offrent «un environnement sûr, favorables et encourageants». 

Version française

Si l’industrie des «troubled teens» paraît bien étrangère aujourd’hui, elle a également existé en France. À Cadillac-sur-Garonne, plus précisément. Une bâtisse détonne dans cette petite ville de Gironde. Le château, qui abritait à l’origine la première prison pour femmes du pays, était devenu une «école de préservation». Même principe que les centres de «thérapie» américains, à un détail près : les rares établissements français de ce genre étaient réservés aux femmes.

Véronique Blanchard, historienne, enseignante-chercheuse à l’Université d’Angers revient sur le passé de cet établissement dans l’émission «Une histoire particulière» de France Culture. «Il s’agit d’une entreprise de préservation de jeunes filles considérées comme étant sur le mauvais chemin, la mauvaise route. Celui de la déviance, du péché», relate-t-elle. «On est vraiment dans une institution qui peut avoir toutes les formes de la prison, mais qui n’est pas pensée, a priori, comme une prison. (…) C’est un lieu de placement pensé pour corriger les jeunes filles.» 

Malgré cela, le château de Cadillac n’a pas connu de réaménagement depuis son utilisation en tant que prison pour femmes. Les pensionnaires vivaient donc dans un milieu carcéral. L’objectif étant, à l’époque, de placer les jeunes femmes passant par cet établissement dans diverses familles comme domestiques à la fin de leur séjour. Endommagée en 1928 dans un incendie, la bâtisse deviendra une institution publique d’éducation surveillée – soit un type d’établissement pénitentiaire pour les jeunes délinquants – et fermera définitivement ses portes en 1952. Depuis restauré et valorisé, le château est ouvert à la visite. Un exemple à suivre, un jour, pour nos amis américains ?