Tout le monde l’admet, le moment est chaotique, vertigineux. Sans tomber dans l’alarmisme grandiloquent, la maison France, à la croisée des chemins, paraît pouvoir verser dans l’ornière. « L’écosystème de notre civilisation républicaine semble être étiolé par le dérèglement en cours », écrit Jean-François Sirinelli dans sa récente Histoire de la civilisation française. Avec un sens du timing (ou une prescience) qui les honore, les 28es Rendez-vous de l’Histoire (du 8 au 12 octobre) à Blois (Loir-et-Cher) ont choisi ce thème – « La France ? » –, qui, est d’une actualité brûlante.
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La France avec un point d’interrogation. On en voit déjà qui froncent les sourcils. S’agit-il d’une remise en question ? D’une mise en doute ? « Des critiques envers notre choix ? À la bonne heure ! Surtout si elles viennent de ceux qui voudraient faire de la notion d’“identité française” une arme pour la réaction et pour le rejet haineux des autres. Confidentiellement, nous y avons pensé », répond Jean-Noël Jeanneney, président du conseil scientifique de cet événement annuel.
À LIRE AUSSI Éric Anceau redonne l’histoire de France aux historiens« Nul scepticisme là-dedans, bien au contraire », ajoute Pascal Ory, membre de ce conseil, qui militait depuis longtemps pour le choix de la problématique nationale, mais qui précise avoir proposé ce point d’interrogation pour ajouter à l’ambition du propos : « La France est un modèle de continuité et de centralité, y compris dans ses divisions. Mais c’est que le “métier d’historien”, cher à Marc Bloch, ce grand patriote mort pour la France, consiste à travailler la matière du temps avec les outils de l’esprit critique. Je vais plus loin : qu’une nation soit “construite” ne signifie pas que ce soit une mystification. L’international est, lui aussi, une construction, aujourd’hui en beaucoup plus mauvais état que la nation, et la classe sociale aussi, et le genre… Sur toutes ces questions, les sachants “déconstruisent” beaucoup, mais, dès qu’ils ont le dos tourné, les sociétés reconstruisent avec vigueur. »
« L’Histoire n’explique pas tout »
« Construction », dit Ory. Ce terme engage au recul et à la réflexion.« Notre édition ne sera pas une chronique de la France ; il nous semblait important d’expliquer, de comprendre, comment, dans les cœurs et les esprits, la France est vue, représentée, racontée. D’où le point d’interrogation. Quelles images ont-elles été ciselées en France comme à l’étranger ? Comment la nation a-t-elle été fabriquée ? » résume Éric Alary, président du Centre européen de promotion de l’Histoire, qui organise Blois.
« Il ne s’agit pas de faire l’histoire de la France, ce qui serait un fourre-tout absurde, mais de proposer un chapitre essentiel de l’histoire des représentations, ajoute Jeanneney. Elles se font toujours, en second ressort, moteurs des événements les plus concrets. L’idée que nous nous sommes forgée, d’âge en âge, de notre patrie, celle qu’en ont conçue les étrangers, quelle richesse ! Vous vous rappelez de Gaulle, dans l’incipit fameux de ses Mémoires de guerre : “Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France.” Comprendrait-on son action sans cela ? Alphonse Aulard, le grand historien de la Révolution, écrivait en 1903 : “L’Histoire demeurera toujours la nation prenant conscience d’elle-même.” »
Mais comment réfléchir sereinement en pleine tourmente inquiète ? Comment faire de l’histoire, que Georges Bernanos définissait pour la France, en temps ordinaire, comme un « énorme magasin de rancunes » ? Tout historien digne de ce nom s’est posé cette question, comme celle du danger d’une proximité pointilliste face à des événements pas encore fixés, toujours mouvants.
« L’Histoire n’explique pas tout », prévient Jeanneney, et Clio se trompe souvent quand elle prétend prévoir la suite, en négligeant « Sa sacrée Majesté le hasard », comme disait Voltaire. Mais elle éclaire, oui, avec sang-froid si possible, sur des échos, des rebonds. Sur la rencontre, en un moment précis, de diverses temporalités, des plus lentes aux plus soudaines.
Hommage à Nora et Azéma
Des pistes, en ce moment ? La force des institutions devant la cristallisation des frustrations, le leadership tout à la fois demandé, rejeté, tempéré, les effets nationaux des folies planétaires… Éric Alary reformule l’interrogation : « Comment faire pour que l’Histoire soit produite avec sérieux sur des temps de plus en plus courts, où il faut des idées simples et rapides pour certains électeurs, où les raccourcis sont si nombreux ? Certains idéologues en profitent pour infuser des idées rapides et faciles sur l’histoire de notre pays, tablant sur le fait que le plus grand nombre sera satisfait de cette histoire clé en main. »
Sur les événements en cours, Pascal Ory apporte déjà la réponse de cette temporalité lente soulignée par Jeanneney : « Ce “cher et vieux pays”, comme l’appelait de Gaulle dans un moment de tendresse, se distingue nettement des pays voisins par sa double tradition politique : unitaire et autoritaire. Nous sommes les seuls, en Europe occidentale, à avoir fait le choix d’institutions clairement présidentielles. La crise politique présente est grave parce qu’elle cumule les difficultés de la Ve République et celles de la IVe. Les conditions semblent donc réunies pour un retour à une forme quelconque d’autorité. »
Pendant ces Rendez-vous, des hommages seront rendus à deux éminents historiens de la France des années plus ou moins noires, récemment disparus, Pierre Nora et Jean-Pierre Azéma. Ils vont nous manquer. Ils nous manquent déjà. « Pour faire de l’histoire en ces temps chaotiques, il faut se souvenir des maîtres, comme Marc Bloch, René Rémond, Pierre Nora, Jean-Pierre Azéma, qui restaient froids face à l’événement, cette froideur qui reflète la rigueur de l’analyse et le recoupement des sources », rappelle Éric Alary.
« L’histoire n’a pas à être moralisatrice »
Début octobre, les Rendez-vous vont offrir un havre de paix et de débats réfléchis, pour donner du sens à ce qui n’en a pas, de prime abord. Bulle ou caisse de résonance ? Par temps de récupération accélérée de l’Histoire par les politiques, par brouillage intense des réseaux sociaux, que peuvent encore les historiens, souvent invisibles – on n’ira pas jusqu’à écrire invisibilisés – sur les plateaux télé ?
Nos historiens sont moins pessimistes. « L’une des spécificités françaises tient, justement, dans l’importance accordée par les Français à leur histoire, à leur patrimoine, argumente Pascal Ory. Encore un effet de la continuité et de la centralité. Cette autorité sociale des historiens subsiste – elle se mesure bien à l’aune du succès des Rendez-vous de Blois. Les réseaux sociaux, eux, témoignent d’un état des lieux que j’ai déjà posé : l’humanité vit à l’heure de l’individualisme de masse. Mais trop de réseaux sociaux, cela tue les réseaux sociaux : cette juxtaposition de niches culturelles nourrit aussi dans le public un désir d’intelligence. Les paroles populistes ne tuent pas l’expertise, la France croit encore à cette expertise historique. »
À LIRE AUSSI Patrick Boucheron : « L’histoire de France est devenue mondiale »Éric Alary reconnaît l’ampleur de la tâche : « Faire de l’histoire en des temps chaotiques est d’autant plus difficile quand le pays va moins bien, quand les habitants n’ont plus confiance en des valeurs, dans le vote et dans leurs dirigeants. Demandons à Marc Bloch, quand il écrit, en 1940, L’Étrange Défaite…Attention aux tenants de la nostalgie et du pessimiste décliniste. Le champ de tous les possibles, y compris du pire, est ouvert en matière de mauvaise écriture de l’Histoire. Or l’histoire n’a pas à être moralisatrice. »
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Concluons avec Jean-Noël Jeanneney, qui lance un appel aux esprits, vibrant d’énergie : « Je ne nous trouve pas si silencieux, dans la presse, devant les caméras et les micros. Chers journalistes, vous voulez davantage ? À vous de jouer ! Pour nous, quelques règles simples. Ne pas se dérober, sauf vulgarité ou instrumentalisation. Ne pas se laisser intimider par les nouveaux supports, cette révolution sans précédent. Ne rien simplifier pour plaire ou pour séduire. Et j’ajoute : revenir toujours à Blois, pour l’optimisme démocratique. »
« Le Point » aux Rendez-vous de l’Histoire
Vendredi 10 octobre
15 h 30. Café littéraire. Penser le monde en roues libres. Emmanuel Ruben, auteur de L’Usage du Japon. Une traversée de l’archipel à vélo (Stock), François-Guillaume Lorrain, auteur de Roues libres (Cerf), animé par Éric Alary.
17 h 45. Château royal, salle des États généraux. Il faut sauver la mer ! Isabelle Autissier, autrice (avec Zelba) d’Une bouteille à la mer (Futuropolis/Stock), Christophe Ono-dit-Biot, auteur de Mer intérieure (L’Observatoire), animé par Olivier Pascal-Moussellard.
Samedi 11 octobre
9 h 15. Château royal, salle des États généraux. Les lieux où souffle l’histoire de France. Carte blanche à la maison d’édition Perrin. Yann Bouvier, directeur de l’édition de France Fictions. Histoire des idées reçues de l’histoire de France (Perrin/First), Charles-Éloi Vial, auteur des Lieux de Napoléon (Perrin), François-Guillaume Lorrain, auteur de Ces autres lieux qui ont fait la France (Fayard), Olivier Wieviorka, codirecteur avec Michel Winock des Lieux mondiaux de l’histoire de France (Perrin).
15 h 30. Château royal, salle des États généraux. Le Sénat, 150 ans d’histoire au service de la France. Conférence et entretien avec Gérard Larcher, président du Sénat, animé par Mathilde Siraud, rédactrice en chef du service politique du Point.
18 h 30. Château royal, salle des Conférences. Y a-t-il une civilisation française ? Entretien avec Jean-François Sirinelli, coauteur d’une Histoire de la civilisation française (Bouquins), animé par François-Guillaume Lorrain, rédacteur en chef des pages histoire du Point.
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