Par

Antoine Blanchet

Publié le

18 oct. 2025 à 6h52

La femme parle à l’homme dans un mélange de décontraction et de désinvolture. Filmé par la vidéosurveillance du bar, le couple ressemble à tant d’autres chaque jour attablés dans les cafés à Paris. Pourtant, la scène prend un tournant étrange. L’homme se penche vers la malle posée à côté de la jeune femme. Il jette un œil. Se lève. S’en va. La raison ? Dans la grosse valise gît le corps de Lola. La femme pétillante sur les images, Dahbia Benkired, l’a violée, torturée et tuée moins d’une heure auparavant dans l’appartement de sa sœur. Elle a rencontré l’homme du bar en descendant les valises, lui proposant « un truc à vendre ». « C’est pas évident d’être aussi détendue après avoir commis un crime de ce type », commente à la barre l’enquêteur de la brigade criminelle

Ce vendredi 17 octobre 2025, au premier jour du procès de Dahbia Benkired, la cour d’assises a entendu les policiers chargés de cette enquête hors normes. Derrière les costumes sombres et le ton sérieux des deux agents de la crim’, l’émotion et l’effarement étaient palpables. Ces inspecteurs chevronnés ne sont pas près d’oublier le visage de Dahbia Benkired, ni son insolence. 

« Je me suis même demandé si on ne s’était pas trompés »

C’est ce que raconte le premier policier « auditionné. Après avoir relaté l’insoutenable découverte du corps de la fillette le 14 octobre 2022 dans le 19e arrondissement, l’enquêteur s’arrête sur l’interpellation de l’accusée. C’est le lendemain des faits qu’elle est appréhendée chez un ami à Bois-Colombes (Hauts-de-Seine). « On l’a géolocalisée vers 7h30. Nous nous sommes rendus avec la BRI dans l’appartement », relate l’agent de la crim’. 

Sur place, c’est la stupeur. Dahbia Benkired joue la carte de la surprise. Elle ne comprend pas la présence de cette colonne policière venue spécialement pour elle. « Elle a joué une comédie pas croyable. Je me suis même demandé si on ne s’était pas trompés de personne. Je m’attendais à trouver quelqu’un qui regrette », se remémore le policier. Jusqu’à sa notification de garde à vue, la jeune femme ne montre pas une once de regret. À cette évocation, l’accusée ne montre pas une once d’émotion. 

Une audition décisive

La comédie glaçante ne s’arrête pas au cliquetis des menottes. L’accusée enchaîne trois auditions de garde à vue. La cuisine des agents ne prend pas. Elle clame son innocence. C’est là que le second policier auditionné ce vendredi intervient. « À la brigade criminelle, on a des formations continues avec des criminologues pour adapter des armes et des comportements différents en fonction de la personne en interrogatoire », contextualise le fonctionnaire de police avec un accent méridional prononcé. Changer d’enquêteur est une des méthodes pour tenter d’atteindre la vérité. 

L’agent se retrouve donc face à Dahbia Benkired dans un silence de mort. « Je suis descendu et elle m’a regardé droit dans les yeux. Je lui ai dit que c’était moi qui allais continuer l’audition », commence le policier. Ce dernier essaie de gagner la confiance de la jeune femme. Il la tutoie. L’appelle par son prénom. « Je lui réexplique les faits et lui demande de nous expliquer sa version », continue l’interrogateur. Un dialogue empli de douceur feinte s’engage.

« Encore » 

L’inspecteur de la crim’ acquiesce, rebondit sur les mensonges de l’accusée. La malle est alors évoquée. Dahbia Benkired est gagnée par le malaise. L’agent change les règles. « Je vais être plus autoritaire. Je lui fais comprendre qu’il faut qu’elle arrête de tourner autour du pot. Qu’on sait ce qu’il y a dedans », relate l’auditionné. 

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L’instant suivant, terrifiant, la cour d’assises va en rediffuser la vidéo dans la salle (l’article 64-1 du code de procédure pénale oblige de filmer les auditions de garde à vue pour crime NDLR). Le policier joue son va-tout et décide de sortir les cinq photos du corps de Lola. Ces dernières ont été projetées ce vendredi, suscitant le départ temporaire des parties civiles. L’agent en montre une première à Dahbia Benkired. Elle regarde. Roule les yeux. Fixe le policier. « Encore », lui lance-t-elle d’une voix de petite fille. « Elle a été violée cette femme ? », ajoute-t-elle. Deuxième photo. « Encore ». Troisième. « Encore ». Et ainsi de suite. La jeune femme réclame un rappel du spectacle morbide. 

Une succession de provocations terrifiantes

Marqué, mais pas déstabilisé, le fonctionnaire de la préfecture de Police continue sa charge vers la vérité. « Je lui dis qu’on sait que c’est elle. Elle me dit qu’elle a toujours voulu être policière. Je lui propose de m’aider. Elle est contente et me demande si on peut lui donner un uniforme », égrène l’auditionné sans se démonter. C’est lors de cette garde à vue que Dahbia Benkired va raconter le supplice infligé à la victime de 12 ans, allant jusqu’à mentionner avoir « bu son sang ». Elle se rétractera sur ce point à l’audition suivante, évoquant avoir « raconté un cauchemar ». 

Si elle se met à table, la jeune criminelle provoque et stupéfie ses interlocuteurs. « À la cinquième audition, elle m’a demandé si j’avais déjà eu des cas comme elle. Je suis resté de marbre et lui ai répondu par la négative », révèle le policier. Le sixième entretien plonge davantage dans l’insupportable. « On lui demande ce qu’elle comptait faire avec cette malle. Elle m’a regardé en rigolant et m’a dit qu’elle comptait en faire un barbecue, pour le manger avec de la sauce samouraï ». Le fonctionnaire le reconnaît : ces face à face, il les emportera avec lui. 

Dans sa cage de verre, Dahbia Benkired n’esquisse pas un seul mouvement. Ses yeux fixent sans jamais se cligner les agents de la brigade criminelle. À la fin de ces deux auditions éprouvantes, le président l’invite à s’exprimer. « Je me dis, j’étais folle. J’étais pas moi. Je me reconnais pas du tout », assure-t-elle en parlant des vidéos de sa garde à vue. « De toute façon, je serai là pour dire la vérité”, lance-t-elle d’une voix monocorde. 

L’audience est prévue pour durer jusqu’au 24 octobre 2025. 

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