Soulagement à Bruxelles et dans l’automobile allemande (entre autres) : les Chinois suspendent la guerre des terres rares pour un an. Ils ont confirmé au commissaire européen Maros Sefcovic, qui recevait ses homologues chinois à Bruxelles, que les restrictions sévères des exportations de terres rares chinoises sont levées pour un an. Elles avaient été édictées le 9 octobre dans l’avis 61 du ministère du Commerce chinois et devaient entrer en vigueur le 9 novembre.

Cette décision avait semé la panique parmi les industriels européens bientôt à court de stocks. Les restrictions drastiques s’appliquaient à cinq terres rares stratégiques – holmium, erbium, thulium, europium, ytterbium – dont la Chine a le quasi-monopole.

Un sursis de Pékin, pas une solution

Maros Sefcovic a tweeté l’annonce au milieu de la nuit de vendredi 31 octobre et samedi 1er novembre, aux alentours de 4 heures. C’est dire si les discussions ont été longues et, selon les mots du commissaire, « constructives »…

Cette décision chinoise fait suite à la rencontre du 30 octobre entre Donald Trump et Xi Jinping à Busan, en Corée du Sud, où Washington a obtenu la même suspension en échange d’une promesse de réduction des droits de douane. Mais que l’on ne s’y trompe pas : ce répit n’est qu’une trêve tactique dans une guerre économique de long cours. L’épée de Damoclès demeure suspendue au-dessus de l’industrie européenne, dépendante des aimants permanents que l’on trouve dans les appareils électriques, jusque dans les rétroviseurs automatisés des voitures.

À LIRE AUSSI Terres rares : le projet de défense européenne dans la main de PékinLe problème structurel reste entier. La Chine contrôle 60 % de l’extraction mondiale de terres rares, 90 % de leur raffinage et 94 % de la production d’aimants permanents. Pour délivrer des certificats d’exportation, elle exige des transferts de technologie, des photos de machines-outils… La coercition est donc exercée avec méthode par Pékin, en situation de force. Sans ces métaux, impossible de fabriquer les moteurs des véhicules électriques, les éoliennes, les systèmes de guidage des missiles ou les radars de défense.

Les mesures annoncées le 9 octobre allaient bien au-delà d’une première salve de restrictions décrétée en avril : toute entreprise devrait désormais obtenir une licence de Pékin pour exporter un produit contenant ne serait-ce que 0,1 % de terres rares chinoises. Un seuil dérisoire transformant chaque composant électronique en otage potentiel.

Selon les remontées confidentielles parvenues à Bruxelles, certains secteurs – automobile, éoliennes, semi-conducteurs – ne disposaient que de cinq jours à trois semaines de stock. Des arrêts de chaînes de production étaient redoutés pour mi-novembre. La suspension chinoise évite le scénario catastrophe immédiat, mais ne change rien à la vulnérabilité fondamentale de l’Europe.

Une stratégie européenne en plusieurs étapes

Consciente de l’urgence, la Commission européenne finalise actuellement un paquet législatif ambitieux qui devrait être présenté dans les semaines à venir. Les recettes sont assez évidentes : des achats groupés pour éviter une concurrence intra-européenne à l’image de la guerre déplorable des masques sur les tarmacs d’aéroport au moment de la pandémie, avec un effet inflationniste sur les prix. Le modèle des achats groupés existe déjà pour le gaz après l’invasion russe de l’Ukraine, il faudrait l’étendre aux matières premières critiques.

Il est plus qu’urgent de relancer l’extraction minière sur le sol européen. Plusieurs projets stratégiques sont en cours de développement, notamment dans les Hautes-Pyrénées, en Pologne et surtout à Kiruna, en Suède, où une veine prometteuse de terres rares a été identifiée. Ces mines pourraient être opérationnelles entre 2026 et 2027. La Commission devrait proposer des moyens d’accélérer les permis de forer. Ce sera ensuite aux politiques de chaque État membre d’affronter la résistance parfois rencontrée par les populations locales. Il faut savoir ce que l’on veut : maintenir les industries en Europe, combler les vulnérabilités stratégiques ou finir comme un immense musée de la grandeur passée de l’Europe.

Les terres rares devraient être systématiquement recyclées. L’Europe exporte actuellement l’essentiel de ses matières premières usagées, un comble quand on manque d’approvisionnement. Là aussi, la Commission réfléchit à une parade. Des projets comme celui de Solvay à La Rochelle, qui ouvrira une usine de retraitement des déchets, pourraient fournir jusqu’à 30 % de l’approvisionnement européen en terres rares d’ici à 2030.

Le magnésium, une clé vers l’indépendance ?

Mais même en cumulant extraction, recyclage et diversification des fournisseurs, l’Europe ne parviendra pas à combler 100 % de ses besoins à court terme. D’où l’importance cruciale d’un quatrième levier : la recherche de technologies alternatives.

C’est précisément là qu’une piste prometteuse émerge : les batteries au magnésium. Des chercheurs canadiens et sud-coréens ont réalisé, cette année, des percées apparemment majeures dans le développement de cette technologie qui pourrait, à terme, remplacer les omniprésentes batteries lithium-ion dans les équipements électroniques et surtout les véhicules électriques.

Les avantages du magnésium sont considérables. D’abord en termes d’abondance : ce métal est infiniment plus répandu dans le sous-sol terrestre que le lithium. L’Europe dispose d’ailleurs de réserves substantielles, notamment en Espagne (35 millions de tonnes), en Grèce (280 millions), en Autriche (49 millions) et en Slovaquie (1,2 milliard de tonnes), selon une étude de 2021 du service géologique des États-Unis (USGS). De quoi réduire drastiquement la dépendance géopolitique.

Ensuite, le coût. Contrairement au lithium, dont les cours connaissent des variations considérables – de véritables montagnes russes spéculatives –, le magnésium offrirait une plus grande stabilité. Rappelons qu’il faut 15 kg de lithium dans une batterie de 400 kg équipant un véhicule électrique moyen, et que pour obtenir cette quantité, il faut traiter 10 tonnes de saumure. Un processus lourd, coûteux et polluant.

Enfin, l’enjeu de souveraineté. Aujourd’hui, la Chine produit plus de 98 % du phosphate de fer-lithium mondial et contrôle la quasi-totalité de la chaîne de valeur des batteries lithium-ion. Développer une filière magnésium européenne permettrait de s’affranchir de cette dépendance mortifère.

L’urgence d’une décision politique

Mais la recherche prend du temps. Entre les percées en laboratoire et l’industrialisation à grande échelle, il peut s’écouler une décennie. Or, la fenêtre d’opportunité offerte par la suspension chinoise ne durera qu’un an. Si l’Europe veut réellement être prête en 2030 – l’horizon fixé pour sa « Defense Readiness » et sa montée en puissance industrielle –, elle doit agir maintenant avec une détermination sans faille et une célérité exceptionnelle.

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Cela implique des choix budgétaires massifs pour financer ces projets de recherche sur les alternatives technologiques. Cela suppose aussi d’accepter certains compromis réglementaires, comme l’a souligné la VDMA, la puissante fédération allemande de la construction mécanique : les exigences croissantes en matière d’efficacité énergétique entraînent une augmentation de la consommation de terres rares. Un gain d’efficacité de 2 à 3 % se fait souvent au prix d’une utilisation nettement supérieure de matières premières critiques. Il faut avoir l’honnêteté de reconnaître ce dilemme.

L’année qui s’ouvre sera donc décisive. Soit l’Europe saisit ce sursis pour poser les fondations de son indépendance stratégique en matière de matières premières, soit elle gaspillera cette ultime chance et se retrouvera, dans douze mois, encore plus vulnérable face aux pressions chinoises. La prospérité économique et l’autonomie technologique du continent sont en jeu. Le temps des atermoiements est révolu, dans ce domaine comme dans tant d’autres.

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