seule contre tous

« Tout n’est pas censé te mettre à l’aise », assène Alma, une professeure en philosophie respectée de l’université de Yale (Julia Roberts), à son étudiante Maggie, incarnée par Ayo Edebiri, accusant un autre professeur d’agression sexuelle (Hank joué par Andrew Garfield). La séquence arrive au milieu du récit et nul doute, à ce moment-là, que la petite phrase prononcée par Julia Roberts (à son meilleur depuis Un été à Osage County, si ce n’est plus) résonne plutôt comme un clin d’œil avisé de Luca Guadagnino aux spectateurs eux-mêmes.

L’inconfort est l’une des clés du cinéma du réalisateur, qui a déjà largement exploré cette facette du trouble dans ses précédents films. Que ce soit la relation amoureuse interdite de Call Me by Your Name, cannibale de Bones & All, toxique de Queer ou tendue de A Bigger Splash, le triolisme de Challengers et la fureur sanglante de Suspiria, le malaise, sous toutes ses formes, infuse chaque œuvre du réalisateur. Plus précisément, c’est l’ambiguïté morale qui découle de ses récits qui provoque souvent un inconfort psychologique et émotionnel.

Avec After the Hunt, Guadagnino semble s’en délecter encore un peu plus. À travers une atmosphère non sans rappeler Eyes Wide Shut (notamment avec la BO du duo Reznor-Ross et quelques morceaux utilisés comme Piano Concerto: II. Lento e deserto de Pierre-Laurent Aimard), il plonge les spectateurs au cœur d’une affaire d’agression sexuelle ou au moins d’abus – le récit reste (volontairement ?) flou sur ce point. De quoi surfer sur un sujet épineux, pour ne pas dire explosif, à savoir la difficulté d’établir la « vérité » dans une société où le système judiciaire a des limites structurelles évidentes pour statuer ce type de crime.

Habilement, Luca Guadagnino choisit de ne jamais trancher pleinement sur les tenants et aboutissants de cette agression, laissant place à l’interprétation (jusqu’à un dernier mot en quasi-pied de nez pour ceux qui prendraient son film trop au sérieux). La démarche pourra sembler déplacée, surtout post-MeToo, mais certaines scènes sont suffisamment évocatrices (« Si c’est vrai pour toi, c’est vrai » ; une scène violente dans une chambre entre Alma et Hank) pour qu’une piste de vérité s’en dégage. Cela étant dit, derrière ses airs provocateurs, cette intrigue est avant tout un point de départ autrement plus passionnant pour l’Italien.

Julia Roberts dans After the Hunt

Julia Roberts est brillanteentre adultes pas consentants

Comme son titre l’explicite, After the Hunt (soit « Après la chasse » en français) ne s’intéresse pas tant à la quête de vérité derrière l’agression qu’aux conséquences d’une telle affaire. Le long-métrage s’interroge à la fois sur la cancel culture (sans jamais être à la hauteur du TÁR de Todd Field), le sexisme, le racisme mais au fond, surtout sur les dynamiques de pouvoirs au cœur d’un système sclérosé et toxique. Le réalisateur l’a expliqué lui-même dans une interview avec ynet.news :

« Ce film parle de pouvoir : qui le détient, pourquoi on le convoite et pourquoi on tente de le ravir aux autres. Je crois que nous avons tous un besoin inné de pouvoir, qui découle probablement d’un instinct de survie. Il part du principe que pour survivre, il faut dominer, quel que soit son environnement. »

Et c’est là que After the Hunt prend toute sa dimension. En suivant le personnage d’Alma, écartelée entre les accusations de Maggie et son amitié (voire plus) avec Hank, le récit suit finalement un personnage incapable de prendre une décision, ou plutôt, préférant prendre une anti-position, rejetant les deux camps tout en feignant de les comprendre. Pourquoi ? Simplement parce que sa place de professeure (et son avenir de titulaire) est en jeu et donc, in fine, son pouvoir dans la société, surtout en tant que femme.

Julia Roberts et Andrew Garfield dans After the Hunt

Un vertige très hitchcockien

Ici, Luca Guadagnino dépeint en réalité une élite d’une lâcheté terrifiante, préférant user de grands mots et concepts philosophiques que de se confronter au fond du (des) problème(s) qui l’entoure. Les personnages d’After the Hunt défendent finalement, avec plus ou moins d’honnêteté, leur bout de viande, dissimulant leurs intentions, refusant leur (possible) tort et militant plus pour la vengeance qu’une vraie justice. Car la vérité est-elle bonne à prendre si elle nous fait sauter de notre piédestal ?

Plus encore pour Alma, c’est un dilemme moral, institutionnel et existentiel qui se dresse face à elle : continuer à s’associer à un système patriarcal sur lequel elle s’est construite malgré elle et dans la souffrance ou accepter de le détruire pour laisser place à un progrès porté par une nouvelle génération, quitte à tomber avec ? After the Hunt pose des questions passionnantes sur nos convictions éthiques autant que sur l’écart générationnel féministe de ses deux héroïnes, ouvrant une jolie réflexion philosophique sans réponses établies.

Ayo Edebiri et Julia Roberts dans After the Hunt

Deux mondes irréconciliables ?

Reste que tout ne fonctionne pas vraiment dans After the Hunt pour autant. Écrit par la jeune Nora Garrett dont c’est le premier scénario, le film est peut-être trop dense (ambitieux ?) pour son propre bien. Il est souvent brouillon dans son approche thématique et, plus tristement, imprégnée d’un élitisme repoussoir avec son jargon universitaire et ses échanges très cérébraux. En 2h19, le film est si bavard qu’il en oublie presque l’émotion derrière ses personnages, en faisant plus des cerveaux sur pattes que des âmes déchirées par leurs traumatismes respectifs.

Heureusement que, sublimée par la photo du chef opérateur Malik Hassan Sayeed (d’ailleurs passé chez Kubrick pour… Eyes Wide Shut), la mise en scène de Luca Guadagnino est d’une beauté époustouflante. Sa caméra sait donner corps à chacun des personnages en quelques plans, gestes et regards. Et son utilisation de plans subjectifs (réminiscents de Jonathan Demme) offre aux spectateurs une proximité avec les personnages déstabilisante. Du pur inconfort à la Guadagnino.

After the Hunt est disponible sur Prime Video depuis le 20 novembre 2025 en France

Affiche française de After the Hunt