Tarik Saleh est un cinéaste incontournable. Né à Stockholm d’un père égyptien et d’une mère suédoise, le réalisateur s’était fait remarquer en 2017 avec Le Caire confidentiel. Un polar germano-scandinave au rythme soutenu évoquant le climat prérévolutionnaire des dernières années Moubarak, lorsque les étudiants manifestaient dans les rues contre son régime. Le tournage, on s’en souvient, fut interdit la veille par les autorités égyptiennes, craignant sans doute que le film fût interprété à tort comme une légitimation déguisée du successeur de Hosni Moubarak : l’islamiste Mohamed Morsi, appuyé en 2012 par les Frères musulmans avant d’être renversé à son tour, en 2013. Le film fut donc tourné en dehors de l’Égypte, sur le sol marocain…

Un cran au-dessus du Caire confidentiel, en termes de qualité d’écriture et d’enjeux politiques, La Conspiration du Caire, sorti en 2022, confirmait Tarik Saleh en tant que cinéaste sur lequel il faudrait désormais compter. Ce Nom de la rose égyptien, tourné en Turquie, abordait de front l’entrisme des Frères musulmans à l’université al-Azhar du Caire et la surveillance minutieuse dont celle-ci fait l’objet de la part des autorités. Un film fascinant, d’une densité rare, que l’on ne saurait trop conseiller à nos lecteurs.

De l’utilisation des arts à des fins de propagande

Sorti la semaine dernière dans nos salles, le nouveau long-métrage de Tarik Saleh, Les Aigles de la République, risque bien, cependant, de lui aliéner définitivement le pouvoir en place.
Largement satirique, le récit tourne autour d’une star du cinéma, George Fahmy, une sorte de vieux beau libidineux, clairement occidentalisé, nullement dupe de la caste politique actuelle. Pour son plus grand malheur, ce « Pharaon » du cinéma, comme on le désigne bien souvent, est un jour approché par les autorités qui le contraignent à incarner le président Abdel Fattah al-Sissi dans un biopic hagiographique vantant ses mérites à la veille de la Révolution. Un choix curieux, dans la mesure où les deux hommes ne se ressemblent guère… En outre, durant le tournage, le comédien s’agace des facilités du scénario et des mauvais choix de mise en scène du réalisateur. Lequel semble directement surveillé par le ministre de la Défense… Qu’importe, George n’a pas son mot à dire. Les choses, toutefois, se compliquent davantage pour lui lorsqu’il fait la connaissance de l’épouse du ministre, Suzanne, avec qui s’esquisse une idylle. Relation adultère qui va se retrouver au cœur d’une conspiration de grande ampleur et des luttes de pouvoir politiques entre militaires…

Pas la meilleure cible…

Récit d’un acteur à succès utilisé malgré lui comme un pantin par la caste dirigeante, Les Aigles de la République marque la cinquième collaboration entre Tarik Saleh et le comédien libano-suédois Fares Fares. Plus ironique que les précédents, ce film paranoïaque sur la manipulation par les arts et la propagande nous donne l’impression par moments de se tromper de cible en attaquant, bille en tête, le régime de Sissi. Faut-il rappeler que le prédécesseur de celui-ci, l’islamiste Mohamed Morsi, s’était arrogé les pleins pouvoirs ? Ou que Sissi, une fois devenu président, le 3 juillet 2013, modernisa les infrastructures de son pays, assainit les finances, s’attaqua de front à la corruption des élites et déclara la guerre aux islamistes avec l’aide de ses alliés (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Koweït, Bahreïn, Jordanie, Irak, Libye du général Haftar, Syrie d’Assad, Russie, États-Unis) ?
À partir de là, qu’Abdel Fattah al-Sissi n’ait pas grand-chose d’un démocrate scandinave, peu nous chaut…

3 étoiles sur 5


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