Entretien avec Maxime Audinet, chercheur spécialisé dans l’influence et la politique étrangère de la Russie à l’IRSEM, l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire.
Les pays membres de l’Union européenne pratiquent-ils les mêmes méthodes de déstabilisation que la Russie ?
Certainement pas. Il y a évidemment des différences liées à des cultures de l’influence et de tout ce que l’on appelle plus généralement les modes de conflictualité sous le seuil de la guerre. Ces différences font que des pays de l’Union européenne ne vont pas, par exemple, mener des ingérences informationnelles qui mobilisent la désinformation de manière désinhibée, par exemple en Russie.
Maintenant, il y a probablement du côté de l’Ukraine qui, elle, se trouve dans un contexte différent des pays de l’Union européenne, une capacité à s’affranchir d’un certain nombre de barrières éthiques, liée au fait même que le pays est envahi. Et pour le coup, l’Ukraine mène des actions sur le territoire russe, comme des cyberattaques ou des attaques de drones. On se souvient par exemple de l’opération Spider Web où des drones ont été acheminés jusqu’à des régions en Sibérie, notamment pour porter atteinte des infrastructures stratégiques russes.
Vous parlez de culture d’influence de la Russie, mais quelles sont les méthodes de l’Union européenne ? Comment Bruxelles répond ?
Les pays de l’Union européenne ont mis en place toute une série de dispositifs. Pour prendre un seul exemple, en France, l’agence Viginum lutte contre les ingérences numériques étrangères et notamment celles qui viennent de Russie. Au delà de ça, l’idée est véritablement de sensibiliser l’opinion publique plus largement au fait que ces actions sont non seulement une menace potentielle pour notre système démocratique libéral, pour la cohésion de nos sociétés, mais qu’elles sont aussi une pratique qui s’inscrit dans une sorte de continuum du point de vue de la Russie. Entre les guerres de haute intensité qu’elles mènent et en particulier en Ukraine, et des modes de conflictualité, sous le seuil de la guerre ouverte qui sont menées au sein de l’Union européenne, soit avec des sabotages qui vont vraiment toucher des infrastructures physiques, soit par des cyberattaques, des actions informationnelles. C’est ce que l’on appelle aussi mesures actives, pour reprendre une terminologie de la guerre froide et du KGB. Ces opérations de subversion, comme ce qui s’est passé en France avec les étoiles de David, les mains rouges, les têtes de cochon, vont venir aussi tenter de diviser nos sociétés. Et tout cela doit être pensé dans un continuum.
Dans chacune de ces opérations, comment arrive-t-on à prouver que la Russie est à la manœuvre ?
C’est un processus assez complexe. On n’arrive pas toujours à attribuer ces phénomènes, mais il se trouve que, dans un certain nombre d’opérations, qu’il s’agisse d’ingérences numériques, comme par exemple l’opération assez connue qui s’appelle doppelgänger, où on sait très bien, grâce à des enquêtes et à l’exploitation des traces numériques laissées par ces acteurs, qu’on peut remonter à une société de marketing numérique liée au Kremlin et qui mène des actions de ce type en Europe, qui s’appelle la Social Design Agency. De même, si l’on reprend par exemple l’affaire des étoiles de David ou celle des mains rouges, on est capable d’identifier des proxies provenant d’ailleurs, souvent de pays d’Europe centrale et orientale, qui pour la plupart ont des proximités idéologiques et politiques avec la Russie.
Cela peut être aussi, on l’a vu notamment en Pologne récemment, des citoyens ukrainiens pro-russes qui viennent du Donbass et qui sont là encore externalisés par la Russie, notamment par les services de renseignement russes. Je pense notamment au GU ou au FSB qui recourent de plus en plus à ces acteurs tiers, à ces proxies, pour mener des actions au sein de l’Union européenne et, ce faisant, effacer d’une certaine manière la trace de la Russie.
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