Contraint de dépendre des géants américains comme Nvidia, Google, Amazon ou encore OpenAI, et des semi-conducteurs importés de Chine, l’Europe est appelée à reprendre le contrôle de son destin numérique. Le Vieux continent devra faire cependant des efforts pour rester dans la course.
Ne pas être un « vassal », privilégier une « préférence européenne », forger son propre chemin numérique. Mardi 18 novembre, Emmanuel Macron et Friedrich Merz ont clôturé un sommet réunissant responsables politiques et acteurs de la tech pour appeler à la mobilisation en faveur d’une souveraineté numérique européenne et rattraper le retard sur les États-Unis et la Chine, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle.
« Soyons clairs, l’Europe ne veut pas être le client des grands entrepreneurs ou des grandes solutions proposées, que ce soit par les États-Unis ou par la Chine. Nous voulons clairement concevoir nos propres solutions », a affirmé Emmanuel Macron, refusant « d’être un vassal ». Le président français a dénoncé la « fascination pour les solutions non européennes » et appelé à une « préférence européenne » pour soutenir les champions locaux.
« Nous travaillons ensemble vers un objectif commun: la souveraineté numérique européenne », a ajouté le chancelier allemand, soulignant qu’elle coûte moins cher que la dépendance et qu’il ne faut pas laisser « la suprématie technologique » à Washington et Pékin. Mais l’Europe a-t-elle encore les moyens d’échapper à l’ombre américaine et chinoise? L’équation semble complexe… et à plusieurs inconnues. La première d’entre elles reste économique: combien l’Europe est-elle prête à investir? Et surtout, comment compte-t-elle le faire?
Un retard économique
Au sommet franco-allemand, les entreprises ont promis 12 milliards d’euros d’investissements: un montant important, mais très loin des centaines de milliards annuels jugés nécessaires pour rivaliser avec les États-Unis. Le plus grand investissement européen en 2025 est la levée de 2 milliards de dollars par la start-up française « Mistral AI », un record pour le continent.
À titre de comparaison, OpenAI a levé 8,3 milliards de dollars, selon le New York Times, dans le cadre d’un projet visant à atteindre 40 milliards de dollars de financement cette année, avec une valorisation estimée à 300 milliards de dollars. Le conglomérat japonais SoftBank devrait fournir la majeure partie de cette somme, 30 milliards de dollars, d’ici fin 2025.
Autre acteur majeur, Anthropic, valorisé 183 milliards de dollars et spécialisé dans l’IA pour les entreprises, a annoncé une levée de 13 milliards de dollars et revendique un chiffre d’affaires annuel de 5 milliards, sans encore être bénéficiaire.
Côté chinois, le géant de l’IA DeepSeek reste discret sur ses chiffres, mais la Chine a clairement affiché ses ambitions: devenir un leader incontesté de la tech d’ici 2030. Pour y parvenir, le gouvernement a augmenté ses dépenses de 10 % en 2024, avec l’objectif d’investir davantage que les États-Unis, qui ont prévu de consacrer plus de 300 milliards de dollars au secteur en 2026. Ce mouvement s’inscrit dans la logique des ambitions technologiques massives de la Chine, confirmées lors du dernier plénum du Parti communiste.
Une dépendance aux semi-conducteurs
En matière d’IA, de semi-conducteurs et de composants informatiques, l’Europe reste également largement dépendante des importations. Selon une enquête de l’association allemande « Bitkom », citée par l’AFP, 90 % des entreprises allemandes importatrices se considèrent dépendantes de ces technologies. Ralf Wintergerst, président de Bitkom, insiste sur l’urgence d’investir massivement: « Nous devons augmenter les investissements de manière significative ».
Mais la tâche est difficile: croissance faible, retards accumulés et entreprises européennes souvent trop petites face aux géants américains. Les centres de données européens, essentiels pour l’IA, ne totalisaient que 16 gigawatts l’an dernier, contre 48 aux États-Unis et 38 en Chine, soulignant l’écart à combler.
« On a perdu la première phase de la course à l’IA. Aujourd’hui, vouloir fabriquer des puces hyper-spécialisées pour l’IA, c’est illusoire: nous ne rattraperons jamais Nvidia ni la Chine. La chaîne de production est entièrement mondialisée et l’Europe n’y occupe presque aucune place, à part dans les machines utilisées par les fondeurs. Nous avons aussi raté la bataille des data centers. On en construira en Europe pour des raisons de souveraineté des données, mais le retard est là », explique à Tech&Co « Christian Parisot », économiste et conseiller pour Aurel BGC.
Pour autant, selon lui, tout n’est pas perdu. « Côté modèles d’IA, il reste un champion français, mais ce sont des technologies extrêmement coûteuses; il n’y aura que quelques acteurs mondiaux, et ce n’est pas là que se jouera le cœur de la croissance. En revanche, si l’on croit à l’impact de l’IA dans notre vie quotidienne, dans les processus industriels et dans les gains de productivité, alors l’Europe n’est pas plus en retard que les États-Unis ou la Chine. C’est la ‘deuxième phase’ qui compte: l’application concrète de l’IA dans le business et l’économie. Et l’Europe a toutes les compétences: des ingénieurs, des start-up, et un réel potentiel de croissance, un atout précieux pour un continent qui vieillit. En somme, il y a encore des raisons d’être optimiste. »
L’enjeu pour l’Europe est désormais clair: « ne pas se concentrer uniquement sur la production de technologies de pointe », mais investir massivement dans leur application pratique pour transformer l’économie et améliorer la productivité des entreprises.
« Une erreur stratégique »
Autre inconnue dans l’équation technologique: comment lancer concrètement ce projet. En d’autres termes, comment l’Europe compte-t-elle s’y prendre pour rattraper ses concurrents ? Une idée semble déjà avoir émergé : les dirigeants européens appellent désormais à simplifier la réglementation, voire à suspendre certaines dispositions de la loi européenne sur l’IA pendant 12 mois, afin d' »innover avant de réglementer ».
Déjà présentée ce mercredi 19 novembre à Bruxelles, la réforme dite « Digital Omnibus » a été accueillie avec une hostilité sans précédent par les défenseurs des droits numériques. Destinée à simplifier certaines réglementations, notamment en matière d’IA ou de refus des cookies, et alléger les procédures, elle est perçue par juristes, députés et ONG comme une menace pour des protections fondamentales de l’UE sur les données personnelles.
Face à la polémique née d’une fuite du texte, Henna Virkkunen, vice-présidente de la Commission chargée de la Souveraineté technologique, de la Sécurité et de la Démocratie, a tenté de calmer le jeu: l’objectif n’est pas « d’assouplir la loi », mais de « réduire le fardeau administratif qui pèse sur nos entreprises ».
Pour David Cormand, député européen depuis 2019 au sein du groupe des Verts/ALE et membre de la Commission du marché intérieur et de la protection des consommateurs, la solution n’est pas là.
« Le grand problème des demandes formulées à la fois par l’Allemagne et par la France, reprises par la Commission européenne, c’est qu’il y a un décalage immense. Ils dénoncent à juste titre un manque de souveraineté numérique, c’est-à-dire un manque de souveraineté tout court, mais ils proposent en même temps de déréguler un texte européen essentiel: le RGPD. Ce texte protège nos données personnelles contre les géants du numérique américains et chinois. Or, ils demandent de le détricoter. Deuxième chose: ils demandent de repousser l’application de la régulation sur l’intelligence artificielle, qui permet justement de limiter les excès des grandes firmes extra-européennes. »
« Vous avez donc deux chefs d’État qui disent qu’il faut renforcer notre souveraineté numérique, mais qui, en même temps, demandent à l’Union européenne d’abaisser ses lignes de défense, précisément là où nous avions commencé à réguler ces acteurs étrangers qui se comportent comme de véritables prédateurs sur notre espace économique et démocratique », analyse encore le député européen pour Tech&Co .
De son côté, Julien Malaurent, enseignant-chercheur à l’Essec, voit dans cette volonté de modification légale quelque chose « d’assez nouveau » et « d’inquiétant ». « C’est-à-dire qu’avec le RGPD, avec la première version de l’IA Act validée en 2024, on était vraiment sur une ligne européenne forte qui imposait un cadre. Et ce cadre était considéré, pour beaucoup, y compris dans d’autres pays, je pense aux États-Unis, à la Californie, au Brésil, ou encore à d’autres pays en Asie, comme extrêmement motivant et inspirant. »
« Et là, on voit qu’il y a une marche arrière. Ça va dans cette logique des droits tarifaires imposés par le président Trump. Ça va dans cette logique de la menace qu’il avait exprimée il y a quelques mois, disant qu’il pourrait y avoir des sanctions fortes sur l’Union européenne si on n’assouplissait pas la réglementation. Donc aujourd’hui, on voit que oui, on a assoupli cette réglementation pour plaire aux acteurs de la tech américaine. Pour moi, c’est véritablement un recul sur cet aspect. »
Un changement de cap… déjà contesté
Mais quelle voie doit donc suivre l’Europe? Difficile à dire. « Ce qui m’intéresse, c’est que l’Union européenne réfléchisse à son propre modèle numérique. De quoi a-t-on réellement besoin? Quelles technologies voulons-nous développer? Qu’est-ce qu’une intelligence artificielle au service de l’intérêt général? La question, avant d’être technologique, est politique et démocratique: à quoi doit servir le numérique? », s’interroge David Cormand.
L’eurodéputé développe: « À partir de là, on peut développer des infrastructures numériques, data centers, objets connectés, entreprises capables de traiter le numérique, sans dépendre des modèles américains. Le problème, c’est qu’on répète ‘souveraineté, souveraineté’, mais qu’on cherche à imiter un modèle américain et chinois sur lequel ils sont dominants et le resteront. Et surtout, ce modèle est incompatible avec nos standards: protection de la vie privée, droits fondamentaux, démocratie, contrôle des puissances économiques. L’enjeu n’est donc pas de courir derrière les États-Unis ou la Chine, mais de définir et prescrire notre propre modèle. Et nous avons les capacités de le faire. »