Jean Valjean // De Eric Besnard. Avec Grégory Gadebois, Bernard Campan et Alexandra Lamy.

 

Adapter Jean Valjean au cinéma, c’est toucher à un monument. On parle d’un personnage dont le parcours traverse la colère, la honte, la chute, la lumière, la reconstruction. Autant dire qu’il y avait là un terrain fertile. Pourtant, le film Jean Valjean d’Éric Besnard donne plutôt l’impression d’un travail appliqué, sérieux, presque respectueux, mais qui manque d’élan, comme si la mise en scène se contentait de suivre une fiche technique sans jamais prendre de risques. Le film se concentre sur les débuts du personnage, bien avant Cosette et les barricades. 

 

1815. Jean Valjean sort du bagne, brisé, rejeté de tous. Errant sans but, il trouve refuge chez un homme d’Église, sa sœur et leur servante. Face à cette main tendue, Jean Valjean vacille et, dans cette nuit suspendue, devra choisir qui il veut devenir.

 

Un choix intéressant en théorie, puisque ces pages du roman montrent un homme encore brut, encore cabossé, presque incontrôlable. La matière était là : la faim, la honte, la violence intériorisée. Sauf qu’à force d’illustrer chaque idée, chaque souvenir, chaque pensée de Valjean avec une voix off insistante et des flashbacks répétitifs, Jean Valjean transforme cette période trouble en un long tunnel presque mécanique. L’usage de la voix off, justement, devient un véritable obstacle. Elle revient sans arrêt, comme si le film avait peur que le spectateur ne saisisse pas les enjeux pourtant limpides. À chaque pensée sombre de Valjean, une voix vient tout expliquer. 

 

À chaque geste perdu dans la brume de son passé, un commentaire tente de le surligner. Ce procédé finit par alourdir l’ensemble et retire toute subtilité à un personnage qui, pourtant, n’en manque pas. L’autre problème majeur, c’est le rythme. Le film prend son temps, beaucoup de temps, pour raconter des événements qui n’auraient nécessité qu’une trentaine de minutes tant ils se répètent. Certes, Victor Hugo pouvait s’étendre sans perdre son lecteur : son écriture crée un monde entier. Ici, le cinéma ne bénéficie pas de la même marge. Deux heures deviennent longues quand l’histoire tourne en boucle, surtout avec des flashbacks superposés à l’image comme s’ils sortaient d’un atelier numérique des années 2000.

 

Malgré cela, le casting reste le vrai point fort. Grégory Gadebois, solide comme toujours, porte Valjean avec une présence physique impressionnante. Son regard suffit parfois à raconter la détresse du personnage. Il travaille chaque réaction, chaque tension dans les épaules, chaque brusquerie contenue. Pourtant, même lui semble parfois perdu dans un cadre trop rigide, un peu prisonnier d’une mise en scène pourtant censée libérer son personnage. Bernard Campan, en évêque Myriel, surprend d’entrée. Sa première apparition a de quoi désarçonner, mais il finit par trouver quelque chose de juste, presque apaisant. 

 

Alexandra Lamy, dans un rôle sévère et religieux, apporte une rigidité crédible, tandis qu’Isabelle Carré continue de jouer avec une douceur triste qui fonctionne toujours. Ironiquement, ces acteurs réussissent à attirer l’attention alors même que le film ne leur laisse pas beaucoup d’espace. La question se pose alors : pourquoi ce casting talentueux semble-t-il si étouffé ? Une partie de la réponse vient de la mise en scène. Beaucoup trop sage. Elle illustre au lieu de montrer, souligne au lieu de laisser respirer. Tout paraît contrôlé, figé, comme si chaque scène devait ressembler à un tableau académique. Rien ne dépasse. Les émotions restent contenues, maintenues derrière une distance qui empêche de vraiment s’y attacher.

 

Le film cherche pourtant une dimension physique, presque sensorielle, en tentant de montrer la peur, l’épuisement, la douleur. Mais à force de vouloir traduire le vécu intérieur du personnage par des effets visuels et des flashbacks, le résultat perd en intensité. On ressent l’intention, mais pas la force. Cette idée de mettre en image les sensations de Valjean aurait pu fonctionner si elle avait été traitée avec plus de liberté. Là, tout semble relu, pensé, verrouillé. Cette opposition entre ambition et résultat se retrouve aussi dans la narration éclatée. Le film veut casser la ligne chronologique mais reste enfermé dans un style trop classique. L’envie de modernité est là, mais la forme reste rigide. 

 

L’impression est étrange : comme si deux films cohabitaient sans dialoguer. L’un veut raconter la colère intérieure d’un homme brisé. L’autre se contente de dérouler un programme scolaire sur Les Misérables. Visuellement, l’ensemble manque d’énergie. Certains plans paraissent ternes, sans relief. Même les décors, pourtant soignés, ne suffisent pas à compenser cette absence de souffle. Là où d’autres adaptations cherchaient le romanesque ou la tension sociale, Jean Valjean reste planté dans une esthétique correcte mais peu vibrante. Les images auraient pu être belles si elles avaient été mieux servies. Ici, elles semblent surtout propres. Malgré ces limites, quelques scènes parviennent à transmettre quelque chose. 

 

Le passage où Valjean commence à laisser tomber sa rage, par exemple, offre un moment troublant. Cette transition entre haine et possible rédemption aurait pu être le cœur du film. Elle ne dure que quelques instants, mais elle rappelle ce que cette histoire peut offrir quand elle respire enfin. Malheureusement, ces instants sont trop rares pour porter l’ensemble. Plus le film avance, plus un sentiment se confirme : Jean Valjean ressemble à un téléfilm ambitieux, appliqué, mais qui manque de vibration. Les choix narratifs l’éloignent du souffle hugolien, pourtant essentiel pour donner vie à ce personnage. Le film raconte un destin immense avec une prudence presque muséale, comme s’il avait peur d’abîmer l’œuvre d’origine en la réinventant.

 

En fin de compte, Jean Valjean n’est pas un échec total. Il n’est pas ridicule, pas non plus complètement raté. Il souffre surtout d’un manque d’audace et de liberté. Tout est trop contrôlé, trop expliqué, trop sage. Le résultat frôle parfois la neutralité, alors que l’histoire de Valjean méritait un traitement plus incarné, plus charnel, plus vivant. Et pourtant, malgré les voix off trop nombreuses, malgré les flashbacks insistants, malgré une mise en scène figée, il reste une chose : ce personnage continue de fasciner. Même dans une adaptation imparfaite, Valjean garde sa force symbolique. Mais cette version passe à côté de l’occasion de le réinventer ou de le redécouvrir. Elle reste correcte, polie, presque timide. Une adaptation qui laisse sur sa faim, faute d’avoir osé bousculer son propre cadre.

 

Note : 4.5/10. En bref, un retour aux origines aussi sage qu’un devoir maison.

Sorti le 19 novembre 2025 au cinéma