Chasseurs Gripen, missiles Tomahawks, sur quel armement peut réellement compter Kiev ?

Quasiment instantanément, ce nouvel outil de combat crée « un sentiment de vulnérabilité du matériel militaire classique – chars, blindés, artillerie – face à une arme alliant modernité et efficacité » constate l’étude publiée cette semaine par l’Institut français des relations internationales (Ifri). « En Ukraine même, l’aura du drone comme arme populaire se développe, celui-ci devenant – avec le missile antichar Javelin – l’outil de résistance ukrainien par excellence face aux chars russes ».

Plus de 5000 pertes en Ukraine

Si elle ne précise pas le nombre total de chars déployés de part et d’autre, l’étude de l’Ifri indique qu’à la fin de l’été 2025, plus de 5000 chars avaient été comptabilisés comme perdus, dont plus de 4100 pour la seule armée russe. « À titre de comparaison, les pertes britanniques de la Seconde Guerre mondiale atteignaient 4400 chars en quatre ans de guerre ».

Le timing parfait de Moscou pour tenter de forcer l’Ukraine à capituler

L’ampleur de ces chiffres s’explique en partie pas l’ampleur du conflit mais aussi et peut-être surtout par la place occupée par le char dans les modèles militaires des belligérants. « Pour la Russie comme pour l’Ukraine d’avant-guerre, le char est un pion tactique de base, indispensable pour tout combat interarmes moderne » rappelle le document. « Hérités de la période soviétique et de la guerre froide, les manuels de doctrine des eux camps accordent une place prépondérante aux manœuvres blindées de grande ampleur ».

« À partir du moment où c’est ce que vous utilisez le plus, il est logique qu’il y ait des pertes importantes », commente pour La Libre Léo Péria-Peigné, chercheur en armement et industrie de défense à l’Ifri et auteur de l’étude. Il s’agit par ailleurs d’un système très visible dont la destruction peut être spectaculaire ». Cible de choix pour les drones, le char a donc rapidement été jugé obsolète par un certain nombre d’observateurs du conflit russo-ukrainien. « Mais cette approche est biaisée si vous vous basez sur la seule vulnérabilité du char d’assaut face aux drones » estime le chercheur.

Porter le coup final

Premier constat de l’institut de recherche, il s’agit de nuancer « l’image d’arme toute-puissante du drone […] Une partie de cette aura d’efficacité vient du fait que seules les vidéos d’attaques réussies sont partagées ». « Or il faut souvent plusieurs dizaines de drones pour détruire un char » détaille Léo Péria-Peigné. « Cela reste rentable car 20,30 ou 100 drones coûtent toujours moins cher qu’un char, mais il faut tenir compte de la question du temps que prennent ces opérations. S’il vous faut 100 drones pour empêcher un engin d’avancer, il aura eu largement le temps de progresser et, peut-être, de remplir sa mission ».

Paris s’engage à « régénérer l’armée ukrainienne »

Deuxième constat : les drones sont rarement à l’origine de l’anéantissement d’un char. Selon l’Ifri, ils sont en revanche régulièrement utilisés pour achever un blindé immobilisé et abandonné. « On détruit un char en tirant dessus avec de l’artillerie, en utilisant des missiles antichars, en l’immobilisant avec des mines, et le plus souvent en ayant recours à tous ces moyens en même temps » explique le chercheur. « Il faut plusieurs types d’armes pour réussir à immobiliser et détruire complètement un objet aussi robuste. Le drone a certes pris une place de plus en plus importante dans ces destructions tout au long du conflit, mais il intervient toujours ou presque pour porter le coup fatal ».

L’Allemagne toute puissante

Reste, plus fondamentalement, la question de l’utilité des appareils motorisés blindés sur le champ de bataille ukrainien. Aux drones de remplir des missions de frappes, de surveillance, de relais radio et de brouillage ; aux chars de percer une ligne de front pour l’exploiter, de barrer une direction et de tenir un point ou un espace de terrain. « Autant de missions qu’un drone ne peut pas accomplir » constate Léo Péria-Peigné.

Les véhicules blindés ont en outre été « adaptés à la létalité des drones. Aujourd’hui, le char est surtout utilisé pour appuyer l’infanterie et éloigner celle-ci de la ligne de front, en procédant à des tirs au-delà de la vue directe pour gagner quelques kilomètres […] On voit en outre émerger des solutions antidrones montées sur des véhicules de combat, comme les tourelles ou « cages » antidrones. L’avantage du char, c’est qu’il faut d’abord le voir comme une plateforme adaptable, modulable et beaucoup plus souple que d’autres systèmes ».

« Tout peut basculer, d’un jour à l’autre » : le système énergétique ukrainien sous le feu russe

Signe de cette non-obsolescence : le réinvestissement massif des armées européennes dans le char après trente ans de désintérêt. « On a plus investi en Europe en trois ans qu’en trente ans » constat le chercheur de l’Ifri. C’est dû au retour de la guerre d’attrition (guerre d’usure, NdlR), l’émergence d’une menace existentielle et très proche de nous ».

La plupart des armées européennes ont relancé des programmes d’acquisition ou de modernisation de chars conclut l’étude. Cela profite notamment à l’industrie allemande, le Leopard 2 étant d’ores et déjà le char moderne le plus commun en Europe. « Les autres acteurs européens historiques de ce secteur – Royaume-Uni, Italie et France ne produisent plus de chars. Seuls la Corée du Sud et les États-Unis viennent contester le quasi-monopole allemand ».