Auteur d’une tribune dans Libération, le journaliste Philippe Pujol, prix Albert Londres, martèle plus fort que jamais, après la mort de Mehdi Kessaci, que le point de départ du narcotrafic est « l’injustice sociale » assortie d’un sentiment d’abandon.
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Il ne pouvait pas rester silencieux après la mort de Mehdi Kessaci, d’autant qu’Amine, le frère de la victime tombée sous les balles des narcotrafiquants, est un ami. Le prix Albert Londres préfère « porter la plume dans la plaie ». Philippe Pujol fait donc entendre sa voix à travers une tribune publiée, le 21 novembre, dans Libération.
Auteur de nombreux ouvrages sur la délinquance dans les quartiers nord de Marseille, le journaliste a tout simplement préféré attendre avant de s’exprimer, « je n’ai pas de livres à vendre sur des morts » affirme-t-il. Pour France 3 Provence-Alpes, au-delà de l’émotion, il livre son constat et avance des propositions, qu’il porte déjà depuis de nombreuses années.
France 3 Provence-Alpes : « et maintenant, on fait quoi ? » est la grande question après ce drame inédit à Marseille, comment sortir du narcotrafic selon vous ?
Philippe Pujol: « Narcotrafic » est un jargon gouvernemental pour faire passer l’idée qu’il y aurait un grand méchant, extérieur ou intérieur, qui s’attaquerait à une société démunie. Ce trafic de stups, cette gangrène, ce n’est pas la maladie, mais l’aboutissement d’une maladie. L’émotion est utilisée pour qu’on oublie complètement que la maladie est interne à notre société. La mort de Mehdi est peut-être l’occasion de réaliser que son meurtrier n’est pas uniquement un trafiquant, qui, depuis sa cellule en attendant son procès, commandite un assassinat. Le mal, c’est le clientélisme et la corruption, qui en bout de chaîne vont fabriquer ce que moi, j’appelle « le Monstre », des vulnérabilités qui vont être immédiatement exploitées par les réseaux de stupéfiants. Ce qu’il faut surtout, c’est faire que des gamins aujourd’hui ne deviennent pas des tueurs demain. Et la solution, elle est nationale, elle n’est pas marseillaise. Le clientélisme n’est pas marseillais, la corruption n’est pas marseillaise, les mauvaises décisions et le racisme ne sont pas marseillais.
Vous évoquez une triple radicalisation dans les quartiers ?
La radicalisation est à la fois politique, avec un vote extrême, religieuse avec une doctrine mortifère et aussi délinquante. En fait, [les trafiquants] sont des radicalisés. Ils n’ont pas d’avenir dans leur tête. Ils brûlent totalement leur destin et celui des autres au passage pour un idéal, celui des stups et de l’argent, pensant laisser une légende. En réalité, c’est une légende négative, de puissance, de méchanceté, exactement comme des terroristes. Ils ont le même comportement.
Tant que notre économie sera basée sur le business de la misère, de la peur, de la sécurité on n’y arrivera pas.
Philippe Pujol, auteur et journaliste
France 3 Provence-Alpes
Vous rejetez l’expression de « mexicanisation » employée par Bruno Retailleau, ex-ministre de l’Intérieur, pourquoi ?
La « mexicanisation », c’est un slogan marketing pour laisser penser que la menace serait extérieure, des « Mexicains » qui débarquent, et intérieure, des immigrés qui nous attaquent. Je pense que pour Bruno Retailleau, c’est un mélange des deux. De même que « l’ensauvagement », qui est un délire fabriqué de toutes pièces. Si l’on veut que les gens deviennent sauvages, on les abandonne et ils reviennent à l’état sauvage. De même que si on libère des chiens ou des animaux dans la nature, ils redeviennent sauvages. Pour ne pas abandonner, il suffit d’un peu d’éducation, un peu d’animation et un peu de respect. Donc, l’ensauvagement, il est fabriqué.
La menace, c’est « le Monstre » : ce sont toutes les malfaçons de notre société.
Philippe Pujol, auteur de « La chute du Monstre »
France 3 Provence-Alpes
On n’a pas une mafia en France, on a un système qui est plus qui est plus mou, le méchant est moins identifié, mais plus puissant.
Vous pointez du doigt le retrait des subventions en 2014, dans les quartiers, à l’arrivée de Martine Vassal à la tête du département…
Martine Vassal, quand elle arrive, elle retire tout aux associations qui portent l’aide sociale, l’aide au devoir, les activités périscolaires… Les gamins qui avaient 10 ans en 2014, ils en ont 21 aujourd’hui, voilà. L’aide sociale à l’enfance s’effondre aussi parce que le Conseil départemental la délaisse. La gangrène est tout autant politique. Les pauvres, c’est super, ça ne vote pas, quand ça vote, on les achète. C’est exploitable médiatiquement dès qu’on le veut, c’est exploitable politiquement en permanence… Ce n’est pas un discours de gauche que je tiens, des républicains de droite, s’il en reste, sont capables d’aller vers ce constat.
Alors quelles réponses apporter selon vous ?
Il y a plusieurs curseurs. Il y a le curseur répressif qu’on ne doit pas abandonner, mais orienter uniquement sur l’enquête, sans jeter de la poudre aux yeux. Cela signifie écouter les policiers, les syndicats, les commissaires, les magistrats et les procureurs qui demandent des moyens. Ensuite, il faut, extrêmement rapidement, redonner des moyens à l’aide sociale, l’assistanat est un délire de l’extrême-droite ; la réalité, c’est que ce que l’on appelle ‘assistanat’ est ce qui permet justement à pas se « mexicaniser ».
À Marseille, il n’y a pas un consommateur caricatural, il n’y a pas de show biz, rien de tout ça. Quand on regarde les points de stups, on voit des « vrais gens » de la rue, qui sont au Vélodrome ou à la Foire, avec chacun leurs problèmes. Il faut faire un gros travail sur la consommation
Philippe Pujol, auteur de « Cramés- les enfants du Monstre »
France 3 Provence-Alpes
On a besoin d’une politique de santé publique autour des consommateurs et arrêter de dire que ce sont les petits joints du dimanche qui font tourner les réseaux. Il serait temps d’écouter les addictologues, les associations.
Même chose sur la santé mentale, c’est lié, on ne naît pas ‘assassin froid’, il faut comprendre pourquoi quelqu’un le devient et travailler pour que les suivants évitent de connaitre le même sort. Il ne s’agit pas d’excuser les assassins d’aujourd’hui, ceux-là sont partis pour de la prison, c’est normal, mais au moins faire en sorte les autres ne suivent pas le même chemin. C’est l’apocalypse, il y a un effondrement de santé mentale à l’échelle de toute la société. Et enfin, il faut réfléchir à une dépénalisation et en finir avec le tabou absurde de l’interdiction. C’est aux politiques de s’en saisir et de lancer le débat. Et puis bien sur, repenser un repeuplement à l’échelle du territoire parce qu’à force de réunir les gens qui ont des problèmes entre eux… de ces endroits naissent délinquance et radicalisations. Il faudra peut-être 30 ans pour faire ça, mais en tout cas, il faut bien commencer un jour.