Six mois après, les promesses « d’apaisement » ont fait long feu. Et le départ du directeur ne semble pas avoir arrangé la situation. « Au contraire, ça a déstabilisé l’organisation », témoigne un syndicaliste qui, pourtant, portait le fer contre Yann-Éric Prouteau. Dans la foulée de sa suspension, le chef du service patrimoine a démissionné. Le patron, lui, a été démis définitivement cet été. Il aura piloté pendant trois ans une institution au bord de la crise de nerfs. Il faut dire que la mission qui l’attendait à son arrivée en avril 2022 s’annonçait corsée. Quand il débarque du Crous de Bordeaux, le fonctionnaire, promu directeur, découvre un établissement breton d’un millier d’agents, englué dans un déficit chronique.
« Malaise »
Pour dégager des économies, une vaste réorganisation est confiée au nouveau chef du patrimoine, tout juste recruté. Le plan : monter une équipe capable d’assurer en direct la maintenance des sites. Électricité, plomberie, menuiserie, chauffage… Le but est de réaliser la plupart des chantiers en interne pour éviter de payer des sous-traitants. Pas question d’augmenter les effectifs. Les postes sont récupérés dans les cités et les restaurants universitaires. D’une dizaine de personnels, le service doit passer à 90. Le Crous doit par ailleurs acheter une flotte de véhicules pour permettre aux équipes de se déplacer entre les différents sites. Un investissement de 700 000 € qui sera reproché plus tard à la direction régionale par l’échelon national.
Aux yeux des syndicats, l’idée paraît bonne mais l’opération a lieu « à marche forcée », regrettent-ils. « Des agents étaient incités à postuler dans ce nouveau service, sinon ils risquaient d’être rétrogradés. » Les délégués du personnel s’en plaignent dès les premiers mois. Et dénoncent « malaise », « surcharge de travail » et manque de « transparence ». Le directeur tient son cap -il reconnaîtra être allé trop vite- et doit gérer d’autres pépins.
L’opération a lieu « à marche forcée »
Avec les élus locaux, qui lui reprochent de remettre en cause des promesses de son prédécesseur, les relations sont mal emmanchées. Pour combler les trous, il prend des mesures impopulaires, notamment la fermeture d’une résidence à Saint-Brieuc et de deux RU à Rennes. À l’été 2023, un bug informatique bloque le paiement des entreprises qui rénovent alors des sites rennais. Des tensions émergent aussi entre certains cadres de son premier cercle. Mi-2024, il se retrouve sur la sellette après avoir refusé de renouveler le bail en cité U de trois étudiantes, accusées d’avoir dégradé des locaux.
En janvier 2025, c’est la goutte d’eau : dans la région brestoise, trois RU doivent fermer coup sur coup, en catastrophe, à cause d’avaries en tous genres. Les infrastructures vieillissantes du Crous sont décidément mal en point… Pour sortir de l’ornière, le directeur bataille en coulisses pour obtenir 3 millions de subventions supplémentaires. C’en est visiblement trop pour sa hiérarchie.
Selon nos informations, dès le 30 janvier 2025, avant même le début de l’enquête interne, la présidente du Cnous exige son départ. Le mois de septembre est évoqué. L’intéressé acquiesce, éreinté par la tâche. Interrogé sur ce point, le Cnous confirme : « La question de son avenir a pu être abordée (en janvier) au vu, notamment, des difficultés majeures dans la gestion des relations partenariales et du manque de transparence. » Pour ne rien arranger, des députés prennent la plume pour demander à Paris de soutenir le Crous breton, en reprenant les arguments de son directeur. L’initiative est mal perçue par sa tutelle. La rupture paraît consommée.
L’enquête interne est déclenchée en mars 2025. Un courrier anonyme, envoyé à la direction nationale, a fini de mettre le feu aux poudres. La missive vise surtout les pratiques managériales du directeur du patrimoine. Yann-Éric Prouteau, quant à lui, est accusé d’avoir laissé faire, malgré des alertes.
Une enquête bâclée ?
Le rapport, bouclé en deux mois après l’audition d’une cinquantaine d’agents, « documente des problématiques managériales globales mettant des personnels en souffrance » et une « mauvaise gestion des crédits avérée », relève la présidente du Cnous dans Ouest-France (20/05). Selon nos informations, il recommande aussi de signaler à la justice trois séries de faits. Le chef du patrimoine aurait commis des outrages sexistes et n’aurait pas respecté certaines règles des marchés publics. Ce qu’il dément, en accusant d’autres cadres de la direction régionale d’avoir été à la manœuvre.
Des preuves ont été apportées démontrant les erreurs factuelles du rapport
Quant à Yann-Éric Prouteau, il lui est reproché une décision administrative liée au contrôle des dépenses, datée de novembre 2023, qui aurait pu « entraîner des situations d’abus de bien social ». Des faits qui, cependant, n’ont pas été étayés par la mission d’enquête puisqu’elle indique que c’est au parquet « d’établir leur matérialité ».
Les deux fonctionnaires n’ont pas souhaité s’exprimer auprès du Mensuel. Leur entourage nie en bloc ces accusations. Il dénonce une enquête à charge, sans prise en compte des arguments en défense. Ni des documents qui auraient écarté les soupçons sur la probité des deux mis en cause. « Des preuves ont été apportées démontrant les erreurs factuelles du rapport. Mais ça n’apparaît nulle part. Et ils ont quand même transmis leurs suspicions au procureur… » Contacté, ce dernier n’a pas précisé les éventuelles suites données au signalement du Cnous.
Parmi les « mauvais choix de gestion » reprochés au directeur : l’achat de véhicules pour les agents. Un investissement nécessaire pour permettre à la nouvelle équipe de maintenance de se déplacer sur les sites, avait justifié l’intéressé. (Le Télégramme/David Brunet)
Yann-Éric Prouteau, lui, a déposé un recours devant le tribunal administratif, début octobre. « Nous contestons les décisions qui mettent fin à ses fonctions, indique son avocate, Me Dubourg. À ce stade, nous attendons la position de l’administration. Il y aura un échange d’écritures et une audience. » Une source en contact régulier avec lui le décrit comme très atteint par cette expérience, qui l’a placé aux manettes d’une institution malade, au plus mauvais moment.
Dans ce contexte inflammable, son successeur Jean-Marc Quéméneur prendra ses fonctions le 1er décembre. De nombreuses réparations l’attendent à son arrivée. La plus difficile : celle des équipes.