Les bénévoles dressent la table au milieu de la salle, comme l’on dresserait un drapeau blanc au milieu de la nuit.
Il est 19h, la trêve de galère est sonnée : au 42 rue Dabray, à Nice, une cantine solidaire vient d’ouvrir.
Là où logeaient, jusqu’en septembre, les objets trouvés, se regroupe désormais une troupe hagarde et bigarrée, parfois sans logements, souvent sans-le-sou.
Mais loin du cliché éprouvé et éprouvant d’une file d’attente s’étirant dans le froid, tous s’engouffrent dans un refuge flambant neuf.
S’y déploie une antichambre pour patienter, recharger les batteries et son téléphone, puis un réfectoire où s’asseoir et manger chaud, gratuitement. De la dignité sur 320m2.
Ces lieux chaleureux, repris par le CCAS, accueillent les maraudes alimentaires de six associations. Du lundi au vendredi (et le samedi une fois sur deux) jusqu’à 20h 30, elles alignent volontaires aux mains solidaires.
« En améliorant l’accueil, nous remplissons une mission primordiale du CCAS. Tout le monde travaillera mieux dans ces conditions », félicite Jennifer Salles, adjointe aux Solidarités.
« Ici, au moins, on ne risque pas de se prendre un coup de couteau pour un repas »
De quoi pallier la disparition des distributions de la rue Fodéré et du jardin Thiole. En janvier, au port, puis à la Libé, cet été, Christian Estrosi avait demandé à tout le monde de remballer, pour limiter « les nuisances causées auprès du voisinage ».
La Ville mise dorénavant sur « les sites en intérieur ».
Mais jusqu’à présent, il n’existait que le CCAS du XVe corps.
« Nous entasser au même endroit, c’était le meilleur moyen de faire de mauvais mélanges », déglutit Mickaël en sirotant son potage fumant.
« J’allais jamais à la distrib’. Au XVe, il n’y a que des dangereux, ils nous ont tous fait fuir. Heureusement que Dabray à ouvert. Ici, au moins, on ne risque pas de se prendre un coup de couteau pour un repas ». Désormais, « Micka » et son pote Kim viennent tous les soirs.
À l’instar de Sébastien, leur voisin de tablée. Pudique et prudent, il confie se sentir « enfin en sécurité. À la rue, c’est jamais gagné de faire confiance. Je suis déjà reparti d’une maraude le ventre vide et la gueule cassée. Mais jamais ici. »
Un silence, une grimace. « Désolé, j’ai encore le souvenir de ma vie de citoyen lambda », s’excuse-t-il « pour les larmes. »
Avant qu’une saynète ne lui arrache un sourire tendre et triste : une ribambelle de bambins qui déboule. « Tant qu’il y a des gosses, c’est que l’endroit est accueillant. »
Quitte à ce que ça soit un peu bruyant.
Jeunes parents sans enfants
Rires et cris montent du groupe de petits, bientôt rejoint par une horde de Labubus.
Ces monstres mignons en peluche sont « la trend [la tendance] à l’école », rugit un minot.
« Waouh ! y a même le collector de Noël ! », bondit une gamine. Mini-embrouille pour savoir qui va le récupérer.
« Moi je m’en fiche des jouets. Le principal, c’est d’être en sécurité et d’avoir à manger. J’veux plus avoir faim », tranche Agnesa. Elle a 11 ans.
À l’autre bout de la pièce, un couple juvénile jette quelques regards envieux sur la marmaille.
Puis baisse la tête.
« Pas un instant ne passe sans qu’on pense à nos gamins », articule Elvis. Leurs batailles s’appellent Ryan et Camelia, 4 et 1 an.
Des bébés enlevés aux parents pour être sauvés de la rue par l’Aide sociale à l’enfance.
« Mais maintenant, on a un appart, même si le loyer nous prend tous nos revenus », plaide Sarah. « Reste plus qu’à trouver un boulot plus stable que l’intérim. En attendant, on vient à Dabray. Ça nous change de nos repas de pauvres. Ce soir, ce sont les restos de Monaco qui régalent ! »
La jeune femme engloutit la fatalité et une salade de fruits à la chantilly. Juste à temps, il est déjà l’heure de repartir.
20h30, on remballe les tables.
La trêve est finie. Mais plus de 140 couverts ont été servis.
La Ville accusée « de concentrer la misère »
La grogne riveraine ne s’est pas fait attendre. Dans un courrier adressé à la Ville, des habitants de la rue Dabray s’inquiètent de la paupérisation du quartier.
La co-autrice, Roxanne, jointe par téléphone, alerte sur la « forte concentration d’une population très précaire. Dans la même rue, on retrouve les Restos du Cœurs [et le dispensaire de l’Ordre de Malte]. À côté, rue Vernier, il y a le Secours Populaire et à la rue Trachel, l’accueil de nuit. On est pour la mixité sociale. Mais la Ville la tue en concentrant la misère. Les nuisances explosent. Il y a des bagarres, des hommes ivres, on n’est plus en sécurité. »
De son côté, Jennifer Salles, adjointe au CCAS, rappelle que « des agents de sécurité sont présents lors de la distribution et qu’une salle d’attente a été ouverte pour que personne n’attende dehors et ne trouble le voisinage. »
La directrice du centre, Cathy Herbert acquiesce : « Ne stigmatisons pas les bénéficiaires. Ils savent qu’il est dans leur intérêt que tout se passe bien. Nous y veillerons. »