FIGAROVOX/TRIBUNE – La philosophe Sarah Kofman ne propose un « nouvel humanisme» qui serait à la mesure des tragédies du XXe siècle, analyse la normalienne Eve Judah, qui nous invite à nous plonger dans son œuvre.
Dîplomée en philosophie contemporaine de l’ENS, Eve Judah réalise une thèse en littérature française à l’université de Cambridge.
Du Gaza au Soudan, de l’Ukraine au Xinjiang : les images circulent, les chiffres montent… et pourtant, une forme d’indifférence s’installe. La violence est difficile à comprendre quand elle se produit sur une telle échelle. Les mots nous manquent. Un jour, de grands intellectuels surgiront de ces tragédies. Leurs voix s’élèveront pour raconter, affronter, analyser, témoigner… Ces livres viendront, et ils nous permettront de comprendre ce que nous ne pouvons encore formuler.
Mais pour l’instant, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, il faut revenir vers le passé. Vers les penseurs qui ont tenté de dire l’indicible après les catastrophes qui ont marqué leur histoire et le nôtre. Sarah Kofman écrivait à partir de ce qui lui est arrivé : le génocide des Juifs en Europe. Mais son œuvre peut nous offrir une manière de répondre aux catastrophes qui se déroulent autour de nous.
Dans Paroles suffoquées, qui vient de paraître chez Verdier, Kofman raconte la mort de son père à Auschwitz. Mais c’est aussi, et en même temps, une réflexion philosophique profonde sur ce que veut dire « être humain ». C’est quoi « l’humain », dans un monde dépourvu d’humanité ? Quelle est la valeur de la vie humaine ? Voici une question d’actualité, auquel nous ne savons pas comment répondre.
La réponse de Kofman ? Un « nouvel humanisme» qui serait à la mesure des tragédies du XXe siècle. C’est un geste surprenant, pour ne pas dire courageux : une revendication forte d’un idéal abandonné par tant de philosophes contemporains. Au cœur de l’humanisme, un propos de plus en plus difficile à tenir : la valeur intrinsèque de l’homme.
Eh oui… on a rarement l’occasion d’apprendre de bonnes nouvelles dans le journal. Mais en voici une : les éditions Verdier republient les œuvres complètes de Sarah Kofman, grande philosophe du XXe siècle encore trop méconnue. Un nouveau volume vient de paraître, Paroles Suffoquées suivi de Comment s’en sortir ?, et ceci dans un très beau format poche.
Mais qui est Kofman ? L’an dernier, les éditions Verdier ont débuté la collection avec son autobiographie, Rue Ordener rue Labat. C’est l’histoire d’une enfance cachée, terrorisée, au nord de Paris. C’est l’histoire de la déportation de son père, qui se sacrifie pour sauver sa femme et ses six enfants quand un « flic français » vient frapper à la porte. C’est l’histoire d’une adolescence passée dans la misère.
Le récit laisse en suspens l’entrée à la fac et le « devenir philosophe » de cette femme singulière. Elle enseigne dans un lycée à Toulouse avant de s’installer à Paris. Entre 1970 et 1994, elle publie une trentaine de livres – une œuvre immense – tout en enseignant à la Sorbonne. Ce sont des livres qui abordent, avant la lettre, les thèmes qui rythment le débat politique contemporain : la sexualité et le genre, l’identité et la religion, la déprime et l’injustice…
Presque tous les écrits de Kofman sont des lectures commentées, réitératives, qui effacent par le dédoublement de l’écrit originel la distinction d’avec la copie.
Dans l’après-coup de mai 1968, elle fonde la collection «La Philosophie en effet», avec Jacques Derrida, Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe. Pour les artistes, philosophes et littéraires qui y participent, c’est un lieu de rencontre situé en dehors des contraintes de l’espace universitaire, leur permettant d’innover dans un format collectif. Ils voulaient faire de la philosophie autrement. Sa vie sera rythmée de somatisations intenses. On raconte qu’elle avait du mal à descendre les escaliers de son immeuble (elle se débattait avec l’ascenseur, toujours en panne). Pas à pas, son mari empilait des livres sur chaque marche, pour qu’elle puisse à chaque fois poser le pied sur une surface égale. Elle parcourait ainsi, sa vie durant, le chemin de la philosophie.
Une des particularités du style de Kofman tient à une espèce de ventriloquie, entre lecture et réécriture. Presque tous les écrits de Kofman sont des lectures commentées, réitératives, qui effacent par le dédoublement de l’écrit originel la distinction d’avec la copie. C’est ainsi que Kofman déjoue l’autorité de la tradition, que ce soit Kant ou Nietzsche, Freud ou Platon : en écrivant, elle cite, elle paraphrase, elle répète le texte en question ; elle le dédouble, le déplaçant et le détournant vers ses propres fins, introduisant sa pensée ‘propre’ par le biais d’une proximité si étouffante qu’on ne sait parfois où son texte commence et l’autre prend fin.
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C’est ainsi qu’elle peut se dire « moi, Nietzsche », en restant tout à fait Kofman, dans Nietzsche et la scène philosophique. Ou bien, dans Autobiogriffures, elle se déguise en chat : «Je suis comme ce chat Murr», écrit-elle, « dont l’autobiographie n’est qu’un assemblage de citations d’auteurs divers. Il cherche à affirmer son identité par cette autobiographie, mais il ne se rend pas compte qu’il la perd par l’écriture même.»
Paroles suffoquées est suivi de Comment s’en sortir ? À chaque fois que je tape « comment s’en sortir » sur Google, en oubliant de préciser qu’il s’agit du livre de Kofman, on me dirige vers des sites de conseil pour la déprime et les pensées suicidaires. Il faut le lire ainsi, en tant que témoignage d’une déprime profonde : «Peut-on sortir de ce que Platon appelle une aporie ? de cette situation intenable, cauchemardesque où, comme tombé dans les profondeurs d’un puits, vous êtes soudainement dépourvu de toute ressource ? où vous êtes paralysé, prisonnier dans les ténèbres sans issue des liens inextricables de la mort ?»
Kofman se donna la mort en 1994, la nuit du 150e anniversaire de Nietzsche. Nous attendons avec hâte la parution des prochains volumes. La France est un des seuls pays au monde à pouvoir se vanter d’une culture philosophique populaire : les livres d’une femme philosophe essentielle, mais quasiment oubliée, sont maintenant facilement accessibles en librairie, en poche, à petit prix. Allez-y.