Une visite historique. Ce vendredi 28 novembre, Frank-Walter Steinmeier est le premier président allemand à se rendre à Guernica, petite ville du Pays basque espagnol, bombardée en 1937 par la Luftwaffe. Déjà mercredi, devant le célèbre tableau de Picasso portant le nom de ce massacre, et exposé à Madrid, le chef d’État allemand avait appelé à ne pas oublier ce « crime ».
Pourquoi cette ville sans valeur stratégique fut-elle ciblée par les nazis ? Et pourquoi l’Allemagne n’a-t-elle présenté ses excuses qu’en 1997 ? Pour le comprendre, il faut remonter au 26 avril 1937, jour de marché à Guernica. L’Espagne est alors en pleine guerre civile entre le Front populaire et les nationalistes du général Franco, mais les rues de la ville sont bondées. Soudain, vers 16 h 30, les cloches de l’église Santa Maria sonnent pour avertir la population d’un danger : une quarantaine d’avions de guerre attaquent la ville.
Un tapis de bombes est largué des cieux, d’abord pour détruire les immeubles, puis pour provoquer « des incendies incontrôlables », raconte le site de la ville de Guernica. Les survivants sont mitraillés depuis les avions volant à basse altitude. L’offensive, qui dure environ trois heures, est exécutée « méthodiquement, dans une volonté évidente, à la fois, de terroriser la population et de frapper le nationalisme basque en l’atteignant à la source de ses traditions », comme le relate à l’époque La Croix dans son édition du 29 avril 1937.
Si le gouvernement d’Euskadi dresse un bilan de 1 654 morts, « le nombre total des victimes décédées est toutefois difficile à établir, car les 60 000 m3 de décombres ne furent dégagés du centre-ville qu’à la fin de l’année 1941 », explique le site de Guernica. Plus de 85 % des bâtiments sont entièrement détruits, selon un rapport du Service national des régions dévastées.
Un terrain d’études pour l’Allemagne nazie
C’est la première fois qu’un bombardement aérien d’une telle ampleur est dirigé sciemment contre des civils. Et si officiellement, Franco accuse « les rouges », c’est-à-dire ses adversaires, du massacre, ce sont en réalité ses alliées, l’Allemagne nazie et l’Italie de Mussolini, qui en sont les auteurs.
Lors de cette opération baptisée « Rügen », les avions de la légion Condor allemande accompagnés de l’Aviazione Legionaria italienne sont sous les ordres du tristement célèbre officier nazi Wolfram von Richthofen. Ce dernier écrit alors dans son journal : « On voit encore les trous des bombes sur les routes, c’est tout simplement formidable. »
Officiellement, il s’agissait de détruire le pont de Renteria pour empêcher le repli des troupes basques. Mais cette attaque « avait en fait une double fonction : semer la terreur et réaliser une expérience militaire », explique Xabier Irujo, directeur du Centre d’études basques de l’université du Nevada, sur le site de la ville de Guernica.
En effet, alors que la rumeur d’un conflit mondial enfle, le pays en pleine guerre civile est un terrain d’études idéal pour la toute jeune aviation allemande, la Luftwaffe. « Le soutien apporté aux nationalistes de Franco contre les défenseurs de la République est un prétexte », explique le documentaire Le Monde sous les bombes (1). « Hitler profite de l’indifférence des grandes démocraties pour faire de l’Espagne un centre de formation accélérée. 17 000 hommes vont s’y relayer. » L’objectif ? Tester des armes, et étudier l’impact de tels bombardements sur les populations civiles.
Herzog brise le silence
En 1939, Franco remporte la victoire et accède au pouvoir en Espagne. Il y instaure une dictature, jusqu’à sa mort en 1975, et efface la mémoire des victimes de Guernica.
La longévité du régime franquiste, resté neutre pendant le conflit mondial, la complexité des relations internationales d’après-guerre et les priorités diplomatiques de Berlin vont laisser longtemps planer une chape de plomb sur les responsabilités de l’Allemagne dans le massacre. Il faut attendre 1997 pour que le président allemand d’alors, Roman Herzog, brise enfin le silence.
L’Allemagne reconnaît alors pour la première fois « l’implication coupable de pilotes allemands » et demande pardon à l’Espagne. Un geste qui sert de « symbole de l’architecture de paix que les États d’Europe de l’Ouest s’emploient patiemment à bâtir depuis quarante ans », commentait alors La Croix.
(1) Le Monde sous les bombes. De Guernica à Hiroshima, de Emmanuel Blanchard, Fabrice Salinié (2017), 95 minutes..