PORTRAIT – Une semaine après la polémique sur la diffusion d’une liste de «génocidaires à boycotter», l’historien de 54 ans a été suspendu par l’université Lyon 2 après la découverte d’une caricature antisémite qu’il avait repostée sur Facebook en 2024.

«Antisémitisme de gauche, la grande fake news». Historien reconnu par ses pairs, Julien Théry publiait fin octobre un long extrait de son dernier livre sur le site marqué à gauche Hors-Série, tentant de démontrer que «l’antisémitisme n’est nullement un élément historique constitutif de la gauche alors qu’il est inhérent, au contraire, à la droite nationaliste». Un mois plus tard, l’enseignant-chercheur a été suspendu par son université de Lyon 2 pour avoir diffusé une liste de «génocidaires à boycotter»  et une caricature antisémite. Une décision saluée par le ministre de l’enseignement supérieur, le Crif et la Licra. Depuis ce vendredi, le professeur fait aussi l’objet d’une enquête pour injure publique et provocation à la discrimination.

La fameuse liste, qui a déclenché une nouvelle polémique sur le terrain – particulièrement inflammable à Lyon 2 – de la guerre entre Israël et le Hamas provient d’une tribune du Figaro . Cette lettre ouverte publiée le 19 septembre par 20 personnalités appelait Emmanuel Macron a ne «pas reconnaître un État palestinien sans garantie préalable». Elle a été rebaptisée «lettre ouverte de la honte» par la blogueuse Sophie Trégan, dans un long post Facebook que Julien Théry a repris en y ajoutant la mention «20 génocidaires à boycotter en toutes circonstances».


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Animateur sur la webtélé Le Média

Le quinquagénaire est habitué à beaucoup publier sur ses réseaux sociaux personnels mais aussi sur la page qu’il administre pour Le Média . Il anime une émission d’histoire pour cette webtélé mélenchoniste fondée fin 2017 par Sophia Chikirou, ex-directrice de campagne du tribun insoumis, Gérard Miller et Henri Poulain. Son émission est baptisée «La grande H» en hommage à l’expression de l’écrivain Georges Perec, fils de juif polonais victimes du nazisme. Julien Théry fut un temps directeur de la société EDPLM qui emploie les journalistes du site et avait ainsi œuvré au départ de Denis Robert du poste de directeur de la rédaction en 2020.

Très proche donc de La France insoumise, le médiéviste a vu Jean-Luc Mélenchon lui-même voler à son secours la semaine dernière. «Si t’es de gauche et n’a jamais été accusé à tort et à travers d’antisémitisme par des pharisiens dénués de tout scrupule, t’as raté ta vie (sic)», écrivait-il encore en soutien à un tweet de Mathilde Panot qui s’indignait des accusations d’antisémitisme prononcées par le gouvernement contre le groupe LFI en octobre 2022.

Plusieurs internautes ont exhumé des publications sur les réseaux sociaux dans lesquelles Julien Théry relaie des messages qui semblent relativiser l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023. Farouchement antisioniste, il publie de très nombreux messages relatifs à la situation palestinienne. «Cet inquisiteur général aux petits pieds n’en est pas à son coup d’essai», déclarait ainsi mercredi à l’Assemblée Caroline Yadan, députée Renaissance des Français de l’étranger, en évoquant la caricature exhumée lundi par le syndicat UNI, classé à droite.

Le montage met en scène un homme avec une kippa siglée du drapeau d’Israël en train de voler le portefeuille d’une femme tenant un drapeau palestinien. C’est ce post, daté de janvier 2024, qui a valu au chercheur la décision de suspension conservatoire de l’université Lyon 2 une semaine après le signalement au procureur de la fameuse liste et l’ouverture d’une enquête.

«Très engagé mais pas antisémite»

«Il est très engagé mais pas antisémite, assure Jacques Chiffoleau, son directeur de thèse, précisant ne pas partager ses convictions politiques. Il a fait deux conneries par un usage exagéré des posts et des reposts». Dans la tempête, Julien Théry s’est excusé. Contacté par Le Figaro, il n’a pas souhaité s’exprimer mais a publié un communiqué sur son compte Facebook. Il y «réaffirme (s)on rejet absolu de l’antisémitisme», «rejet dont témoignent mes engagements politiques aussi bien que mon travail d’historien», plaide-t-il.


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«Dans ses travaux, très solides, il a beaucoup analysé les persécutions du peuple juif au Moyen Âge, reprend Jacques Chiffoleau, qui a côtoyé Julien Théry bien après sa thèse. Il ne conteste pas l’existence d’Israël mais critique le sionisme dans un contexte où ce qui se passe à Gaza a secoué beaucoup de personnes». Une critique du sionisme partagée par plusieurs enseignants à Lyon 2, notamment Stéphane Valter, professeur en langue et civilisation arabe qui pointe néanmoins un «dérapage» de son collègue.

Agrégé d’histoire en 1995, Julien Théry a passé sa thèse en 2000. Le médiéviste s’intéresse aux croisades contre les Albigeois. Il publiera de nombreux travaux sur l’inquisition et déconstruira le «mythe cathare» dans les années suivantes. Passé maître de conférences à l’université de Montpellier 3, il y devient professeur en 2010 avant de rejoindre le Centre d’histoire et d’archéologie des mondes chrétiens et musulmans médiévaux de l’Université de Lyon 2 en 2016.

«Ceux qui orchestrent actuellement une cabale contre moi, en épluchant sur l’historique de mon compte Facebook des années de publications quotidiennes, en particulier concernant la Palestine, ont fini par trouver une erreur, qui leur permet de me faire passer pour ce que je ne suis pas», disait-il dans son communiqué. L’enseignant a reçu le soutien de la CGT et de nombreux pairs dans une tribune publiée sur le blog de Mediapart dénonçant «une vague de censure et de maccarthysme à la française». Julien Théry dénonce «une campagne suscitée en rétorsion à (s)on article» d’octobre.

Polémiques en série à Lyon 2

«Il a fait ce texte disant que, depuis l’affaire Dreyfus au moins, l’antisémitisme est à l’extrême droite, mais il y a des antisémites à gauche», oppose Jacques Chiffoleau qui le pense «instrumentalisé» par Jean-Luc Mélenchon. La chute de son article d’octobre dénonçait les accusations d’antisémitisme formulées contre le tribun insoumis mais aussi Bernie Sanders aux États-Unis ou Jeremy Corbyn au Royaume-Uni. «L’accusation d’antisémitisme a ainsi pris une fonction comparable, à certains égards, à celle que remplissait l’excommunication», écrit Julien Théry

La polémique a trouvé un écho important dans le débat actuel. Le ministre de l’enseignement supérieur, Philippe Baptiste, a attaqué «certains fondateurs» du Media «aujourd’hui parlementaires de la France insoumise ». «Leur silence est une complaisance vis-à-vis de l’antisémitisme le plus abject», a-t-il asséné.


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En conflit avec l’université depuis plusieurs mois, la région Auvergne-Rhône-Alpes en a profité pour dénoncer une «nouvelle dérive à l’Université Lyon 2». En février dernier, Laurent Wauquiez avait annoncé son intention de suspendre les subventions pour sanctionner une dérive «islamo-gauchiste» après que des étudiants avaient malmené Fabrice Balanche en plein cours, enseignant spécialiste de la Syrie, en le traitant de «raciste» et «sioniste» pour avoir dénoncé la tenue d’un repas de l’iftar dans une salle du campus de Bron.

Par ailleurs élu LR dans à Caluire-et-Cuire, commune de la métropole de Lyon, Fabrice Balanche a largement dénoncé les publications de Julien Théry ces derniers jours. «Il fait partie de ce petit groupe de chercheurs militants qui prospère à Lyon 2», dénonce-t-il auprès du Figaro. Dans son intervention à l’Assemblée, Caroline Yadan a aussi rappelé les propos tenus par un vice-président désormais démissionnaire Willy Beauvallet, qui «a publiquement exprimé sa sympathie pour le Hezbollah». Une enquête avait été ouverte par le parquet pour apologie du terrorisme au printemps dernier.