« La breloque est belle », image Marcel Toulgoat. À tout juste 60 ans, le Lennonais vient d’obtenir son diplôme d’architecte, après avoir repris ses études pendant six ans à l’École nationale supérieure d’architecture de Nantes. Il en a pourtant fallu de l’opiniâtreté pour avaler à d’innombrables reprises les 250 kilomètres qui séparent sa commune du Finistère à la Loire-Atlantique. « J’y allais entre deux et trois jours, tous les dix jours. Les cours commençaient le jeudi à 9 h. Ça supposait de se lever à 4 h du matin, avec des journées qui finissaient à 22 h. C’est lourd, psychologiquement et physiquement, admet-il rétrospectivement ; financièrement aussi parce qu’au bout de six ans, ça commence à tirer sur les comptes de la famille, entre le transport, l’hôtel, etc. »

L’idée d’exercer le métier d’architecte tourne dans l’esprit du Finistérien depuis un moment déjà. « C’est une forme de liberté par rapport à mon métier précédent de dessinateur en bâtiment, sans les contraintes habituelles, et ça permet d’accéder à certaines commandes auxquelles je n’aurais pas eu accès avant. » Y arriver a cependant nécessité de franchir plusieurs paliers. « Avant d’en arriver là, j’avais fait deux VAE [validation des acquis de l’expérience], une certification en dessinateur projeteur en 2013 et une licence de génie civile en 2014. Ça permet de prendre conscience des capacités qu’on acquiert au fur et à mesure de son expérience professionnelle, et ça fait du bien. »

« Il faut désapprendre beaucoup de choses »

En 2019, le voilà qui entame sa reprise d’études en intégrant une FPC [formation professionnelle continue]. « J’ai de grosses bases techniques, mais c’est aussi un handicap contrairement à ce qu’on pourrait penser, puisqu’il faut désapprendre beaucoup de choses. » Il y côtoie 18 autres élèves, de 29 à 54 ans, eux aussi en reconversion. « Il y avait des gens titulaires de bac pro, des bacs plus cinq, des ingénieurs, des gens qui ont fait les Beaux-Arts, etc., et qui ne s’y retrouvaient plus dans leurs domaines respectifs. Durant la quatrième année, on bascule dans le cycle normal des autres étudiants de l’école d’architecture. C’était d’ailleurs intéressant de passer avec les jeunes et voir comment ils travaillent. Je suis toujours dubitatif quand j’entends dire que les jeunes ne veulent pas bosser. J’ai vu les jeunes cravacher comme des bêtes. Ils analysent vite, ils bossent vite, ils bossent bien ; ils sont bons quoi. Techniquement, ils ne sont pas encore fiables, mais pour le reste, nos échanges ont été très intéressants. »

Durant six ans, le Finistérien ne ménage pas sa peine. « La quantité de travail fourni est dingue. C’est mon épouse, qui était un peu extérieure à ça, qui me l’a fait remarquer. » Un tiers des élèves n’ira d’ailleurs pas au bout de la formation. Malgré son métier qu’il doit exercer en parallèle pour continuer à gagner sa vie, le doyen de la promotion tient bon. « Je pense qu’on a une capacité de travail énorme lorsque l’on veut atteindre un objectif. Quand ça s’est arrêté, le 11 septembre dernier, ça a fait une espèce de gros vide. J’imagine que c’est ce que doivent vivre les sportifs de haut niveau quand ils prennent leur retraite », sourit-il ; à la différence près que lui a décroché la plus belle des médailles en voyant son nom inscrit, le 7 novembre dernier, à l’ordre des architectes, lui permettant, par là même, d’exercer désormais officiellement comme architecte DEA-HMONP [diplôme d’État habilité à la maîtrise d’œuvre en son nom propre].

La dyslexie dans les années 1970…

Reprendre des études à son âge, sans faire injure à Marcel Toulgoat, sort déjà de l’ordinaire ; le faire lorsque l’on sait que ce dernier a vécu une « scolarité chaotique » du fait de sa dyslexie force le respect. « Je sais d’où je viens, je sais combien j’ai galéré », indique-t-il sobrement.

La dyslexie n’est pas un obstacle insurmontable. Sans ça, Mozart, Léonard de Vinci, Winston Churchill, Jules Verne ou Albert Einstein ne nous auraient pas gâtés de leurs talents. Le parcours scolaire du jeune Marcel n’a cependant pas été sans embûche. « Lire en public, ça m’était impossible, je ne connais toujours pas mes tables de multiplication au-delà de 6 X 6, énumère-t-il. Les handicaps, comme la dyslexie, la dysphasie et compagnie, dans la scolarité des années 1970, ça n’était vraiment pas au cœur des préoccupations. On n’est pas bête, c’est juste que le cerveau ne fonctionne pas de la même manière. Par contre, toute notre vie, ça oblige à se créer des capacités d’évitements. »

L’architecte redit combien nommer les choses l’a considérablement aidé. « J’aimerais montrer comment on peut s’en sortir parce que quand je pense aux gamins d’aujourd’hui, même si on connaît un peu mieux ce handicap, je me dis que certains vont souffrir. Malgré cela, il ne faut pas qu’ils lâchent l’affaire. Il faut juste trouver les clés qui vont leur permettre d’avancer dans la vie et dans les études. Ce qui est drôle, c’est que mon épouse est enseignante et connaît bien ce genre de situations. Elle est très positive dans sa pratique pédagogique et fait attention dans la manière dont elle amène les choses avec les enfants. »

« Les études techniques m’ont sauvé »

Dans la première moitié des années 1980, les études techniques ont été la planche de salut du jeune collégien. « C’est ce qui m’a sauvé. J’ai suivi des études en économie de la construction, et j’ai enchaîné au lycée Freyssinet de Saint-Brieuc. Ça n’a pas toujours été une partie de plaisir, mais la partie technique m’a plu », se remémore-t-il. Marcel Toulgoat redit également l’importance déterminante de certains enseignants. Plus de 40 ans après, il se souvient encore d’un professeur de français, matière qui n’avait pourtant pas sa préférence. « Ce gars-là était futé parce qu’il savait qu’avec les autres élèves, on n’était pas des épées en français. C’était l’un des rares qui lisait les textes à haute voix, là où les autres professeurs nous demandaient de lire nous-mêmes. Sauf que, suivant le handicap, c’est hyperdur de lire. Ce prof, en lisant le texte tout haut, savait que tout le monde comprenait et qu’on était tous sur un pied d’égalité. C’était très intelligent de sa part. » Marcel Toulgoat, lui non plus, n’hésite pas à aller aux devants des jeunes en difficulté scolaire. « Quand je rencontre des parents avec leurs enfants, je leur dis que rien n’est perdu. Il y a forcément une porte pour eux quelque part et certaines pratiques dans lesquelles ils vont exceller. »

Cet automne, fort de ces études couronnées de succès, Marcel Toulgoat a donc entamé un nouveau chapitre de sa vie professionnelle, avec un carnet de commandes qui se remplit d’ores et déjà petit à petit. « J’ai même des clients qui savaient que j’étais en études et qui ont retardé leur projet pour attendre que je sois architecte avant de faire appel à moi. » Décidément insatiable, le Finistérien n’entend toujours pas se contenter de son diplôme et envisage très sérieusement de poursuivre un doctorat dans les années à venir. « Ce serait dommage d’arrêter là. Si je le fais, ce sera sur le Réseau breton », promet-il.