Sensible et érudite tout à la fois, une remarquable exposition décrit les mille et une nuances de pluie captées sous le regard des artistes au tournant des XIXe et XXe siècles. Des estampes japonaises aux toiles vaporeuses de Turner, en passant par les photographies d’André Kertész, le voyage est infiniment poétique.

« Il pleut sur Nantes », chantait Barbara, la longue dame brune… À ceux qui honnissent les caprices du ciel et les pavés mouillés, l’on ne saurait pourtant trop conseiller de visiter cette stimulante exposition qui mêle, avec un rare bonheur, explications météorologiques, citations littéraires et chefs-d’œuvre de la peinture occidentale et extrême-orientale. Scandé de pauses sonores, ponctué d’extraits de films, le parcours invite ainsi les visiteurs à modifier leur rapport intime et sensoriel à la pluie. Entre grisaille mélancolique et ondée rafraîchissante, averse brutale et orage menaçant, la palette des possibles semble infinie. Et c’est tout le mérite de cette exposition que d’interroger le regard des artistes, fascinés par la tentative de traduire le caractère fugitif et insaisissable d’un ciel transpercé de gouttes et passant du bleu au gris en l’espace d’un fragment de seconde…

Les pionniers : Doré, Turner, Courbet…

Il en aura fallu pourtant de la témérité, à ces peintres-pionniers, pour quitter la quiétude de l’atelier et affronter ce corps-à-corps avec une nature aux excès imprévisibles. L’exposition s’ouvre ainsi sur ce magnifique paysage de Gustave Doré décrivant un lac en Écosse saisi juste après l’orage. Invité en 1873 à se rendre dans les Highlands, le peintre français découvre alors l’altière beauté de cette région qu’il tire vers le sublime dans cette composition aux accents dramatiques. L’homme semble en effet bien peu de chose face à ces immenses falaises de granit et à ces cieux menaçants…

Joseph Mallord William Turner, Nantes, Pont de Pirmil,1830, aquarelle sur papier, 13,6 x 18.7 cm. Inv. WA1861.20. Oxford, The Ashmolean Museum, University of Oxford. Collection John Ruskin, 1861, photo : © Ashmolean Museum, University of Oxford

Joseph Mallord William Turner, Nantes, Pont de Pirmil,1830, aquarelle sur papier, 13,6 x 18.7 cm. Inv. WA1861.20. Oxford, The Ashmolean Museum, University of Oxford. Collection John Ruskin, 1861. Photo : © Ashmolean Museum, University of Oxford

Dans le sillage des maîtres hollandais du XVIIe siècle, une poignée d’artistes tentent alors d’opposer à cette vision littéraire et héroïque du paysage une approche plus immédiate et plus sensible. Parmi eux, le peintre anglais William Turner excelle à traduire les noces de l’air et de l’eau, métamorphosant en rêveries poétiques des paysages dont les contours se diluent pour mieux s’effacer. Couchée sur le papier, son aquarelle décrivant l’ancien pont nantais de Pirmil, aujourd’hui disparu, est un modèle du genre. Observateur assidu des phénomènes météorologiques, l’artiste balaye le ciel de diagonales sombres qui projettent leurs ombres menaçantes sur le fleuve.

Vue de l'exposition « Sous la Pluie. Peindre, vivre et rêver » au Musée d'arts de Nantes en 2025 Photo : © Musée d'arts de Nantes / C. Clos

Vue de l’exposition « Sous la Pluie. Peindre, vivre et rêver » au Musée d’arts de Nantes en 2025 Photo : © Musée d’arts de Nantes / C. Clos

Chez Gustave Courbet, la pluie devient un terrain d’expérimentation d’une radicalité stupéfiante. Réalisée lors d’un séjour à Trouville-sur-Mer durant l’automne 1865, une splendide marine sous-titrée à bon escient « La Trombe » subjugue par la force et l’énergie qui s’en dégagent. Balafré de nuages, le ciel semble un champ de bataille dans lequel se joue un combat homérique entre ombre et lumière. Alternant effets fluides et empâtements travaillés au couteau, le peintre apparaît bel et bien comme le précurseur de nombreux artistes contemporains, amoureux comme lui de la matière.

Gustave Courbet, Marine (La Trombe), 1866, huile sur toile marouflée sur carton, 43,2 × 65,7 cm. Inv. Cat. 948. John G. Johnson Collection, 1917, Philadelphia, Museum of Art

Gustave Courbet, Marine (La Trombe), 1866, huile sur toile marouflée sur carton, 43,2 × 65,7 cm. Inv. Cat. 948. John G. Johnson Collection, 1917, Philadelphia, Museum of Art

Les jeux graphiques des maîtres nippons

L’exposition nantaise a également l’immense mérite de souligner la dette des peintres occidentaux de la période à l’égard de leurs homologues japonais. Qui mieux que Hokusai ou Hiroshige ont su en effet transcrire les jeux graphiques des gouttes de pluie striant le ciel de pointillés ou de diagonales ? Parmi les pépites de l’exposition, on peut ainsi admirer cette estampe signée du grand peintre originaire d’Osaka Rokkaen Yoshiyuki décrivant un vol d’oies sauvages au-dessus du sanctuaire de Tenmangu à Satamura. Excluant tout pittoresque, ce paysage de pluie se résume à quelques lignes obliques, d’une folle audace. Cette même économie de moyens, ainsi que cette science des cadrages se retrouveront chez le peintre et graveur français Henri Rivière, lui-même grand admirateur et collectionneur d’estampes japonaises.

Rokkaen Yoshiyuki, Le sanctuaire de Tenmangū à Satamura, vers 1860, gravure sur bois polychrome, 23,4 x 16,5 cm. Paris, Bibliothèque nationale de France - Département des Estampes et de la photographie. Collection d’estampes japonaises d’Henri Rivière, photo : © Bnf

Rokkaen Yoshiyuki, Le Sanctuaire de Tenmangū à Satamura, vers 1860, gravure sur bois polychrome, 23,4 x 16,5 cm. Paris, Bibliothèque nationale de France – Département des Estampes et de la photographie. Collection d’estampes japonaises d’Henri Rivière. Photo : © Bnf

Un petit coin de parapluie

Autre grande vedette de l’exposition, le parapluie devient l’accessoire obligé des portraits mondains comme des scènes urbaines aux accents non dénués d’humour. Si L’Averse de Paul Sérusier suinte le froid et la tristesse, on ne peut que sourire devant les saynètes cocasses d’Honoré Daumier fustigeant les malheurs et tracasseries des petits-bourgeois arpentant sous la pluie le macadam parisien.

Paul Sérusier, L’Averse, 1893, huile sur toile, 73 x 59,6 cm. Inv. RF1981-7. Paris, Musée d’Orsay. © Musée d’Orsay, Dist. GrandPalaisRmn / Patrice Schmidt

Paul Sérusier, L’Averse, 1893, huile sur toile, 73 x 59,6 cm. Inv. RF1981-7. Paris, Musée d’Orsay. Photo : © Musée d’Orsay, Dist. GrandPalaisRmn / Patrice Schmidt

Mais le chef-d’œuvre de l’exposition n’est autre que cette étude préparatoire à Rue de Paris, temps de pluie de Gustave Caillebotte, prêtée par le Musée Marmottan Monet. Dans cette version plus libre que l’œuvre achevée conservée à l’Art Institute de Chicago, l’artiste fait preuve d’une virtuosité sans égale pour traduire les reflets de la pluie sur les pavés luisants et la toile lustrée des parapluies, rythmant l’espace par un jeu complexe de lignes de fuites divergentes.

Honoré Daumier, Le Tour du parapluie [Flibustiers parisiens] N°6 , 1835, lithographie, 35,5 x 26,5 cm. Inv. G.6623. Paris, Musée Carnavalet – Histoire de Paris, photo : CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Honoré Daumier, Le Tour du parapluie [Flibustiers parisiens] N°6 , 1835, lithographie, 35,5 x 26,5 cm. Inv. G.6623. Paris, musée Carnavalet – Histoire de Paris. Photo : © Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

La pluie en Noir et Blanc

« La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent », écrivait Baudelaire en 1863 dans Le Peintre de la vie moderne. Il aurait pu également écrire ces mots à propos de la pluie tant son caractère soudain et éphémère va séduire ces « voleurs de l’instantané » que sont les photographes. Nombreux, en effet, seront ceux qui tenteront de capturer les gouttes perlant sur une vitre, tel l’Américain Clarence Hudson White dans sa série Dops of Rain.

Clarence Hudson White, Drops of rain, 1908, héliogravure, 19,3 x 15,5 cm. Inv. PHO1981 27 28. Don Minda de Gunzburg par l’intermédiaire de la société des Amis du musée d’Orsay, 1981. Paris, Musée d’Orsay, photo : © Musée d’Orsay, Dist. GrandPalaisRmn / Patrice Schmidt

Clarence Hudson White, Drops of rain, 1908, héliogravure, 19,3 x 15,5 cm. Inv. PHO1981 27 28. Don Minda de Gunzburg par l’intermédiaire de la société des Amis du musée d’Orsay, 1981. Paris, Musée d’Orsay, Photo : © Musée d’Orsay, Dist. GrandPalaisRmn / Patrice Schmidt

Dans son ouvrage intitulé Paris la nuit, Brassaï invente quant à lui un nouvel imaginaire de la ville, espace onirique ponctué de réverbères qui se reflètent dans des flaques comme autant de miroirs. Dans les années trente, les images du photographe hongrois André Kertész font, elles aussi, la part belle au bitume et au pavé, sur lesquels la pluie ruisselle pour mieux les sublimer. Passe la silhouette fantomatique d’un passant, témoin muet d’une géographie urbaine saisie en pleine métamorphose.

Vue de l'exposition © Musée d'arts de Nantes, photo. C. Clos

Vue de l’exposition « Sous la Pluie. Peindre, vivre et rêver » au Musée d’arts de Nantes en 2025 Photo : © Musée d’arts de Nantes / C. Clos

Le parcours se prolonge par la poignante vidéo de l’artiste allemand Julius von Bismarck installée dans la Salle Blanche du musée. Plongé dans un état oscillant entre sidération et hypnose, le public est invité à revivre le passage, en 2017, d’un cyclone dévastateur sur les côtes américaines de Floride. Après la tempête, ont surgi un silence et un calme, presque aussi terrifiants…

« Sous la Pluie. Peindre, vivre et rêver »
Musée d’Arts de Nantes
jusqu’au 1er mars.
L’exposition se tiendra ensuite au Musée des Beaux-Arts de Rouen
du 11 avril au 20 septembre 2026