Au début de la semaine, le ministre de la Défense du Royaume-Uni a officiellement dévoilé un programme qui pourrait marquer un tournant dans la guerre sous-marine moderne. Baptisé Atlantic Bastion, ce plan vise à déployer à partir de 2026 un maillage inédit de systèmes autonomes destinés à détecter et surveiller les menaces sous-marines sur les approches britanniques et atlantiques.

Selon les responsables britanniques, la recrudescence d’activités sous-marines russes vers et dans l’Atlantique Nord impose d’innover tant dans les moyens de détection que d’intervention, et ce afin de contrôler et éventuellement interdire l’accès au GIUK, ce passage stratégique qui relie le Groënland, l’Islande et le Royaume-Uni (ou Greenland, Iceland, United Kingdom – GIUK).

L’importance de maîtriser le GIUK

Le Royaume-Uni disposant d’un contrôle direct sur la Manche, Londres a entrepris, tout au long du XXe siècle, de maîtriser autant que possible les accès nord de l’Atlantique. Pour le Royaume-Uni, le contrôle du passage du GIUK permettait de s’assurer qu’aucun pays d’Europe du Nord ou d’Europe de l’Est (ce qui incluait l’Allemagne pendant les deux Guerres mondiales et l’Union Soviétique durant la Guerre froide) ne serait en mesure d’imposer sa domination sur l’Atlantique Nord et d’isoler le Royaume-Uni.

 

 

Au cours de la Guerre froide, le contrôle du GIUK a ainsi été l’une des priorités des marines de l’OTAN, principalement l’US Navy, mais avec un soutien régulier des unités britanniques notamment. La surveillance des transits en surface pouvait se faire via des avions de surveillance maritime ou des frégates, mais la détection et le suivi des sous-marins soviétiques, principale menace à cette époque, nécessitait le déploiement d’un important réseau d’hydrophones passifs (le système SOSUS), combinés à des patrouilles régulières de sous-marins d’attaque, de frégates anti-sous-marines et autres avions de patrouille maritime bardés de capteurs et d’armements anti-sous-marins.

Des moyens conventionnels à bout de souffle

A la fin de la Guerre froide, quand la menace sous-marine soviétique a virtuellement disparu, les moyens anti-sous-marins déployés dans le GIUK ont également périclité, tout particulièrement du côté britannique. Aujourd’hui encore, même si Londres tente de renforcer ses moyens conventionnels afin de faire face à des incursions russes de plus en plus nombreuses et aventureuses, les forces britanniques peinent à retrouver un niveau d’expertise suffisant. Alors même que les moyens matériels sont bien moins nombreux que durant la Guerre froide, la Royal Navy et la Royal Air Force souffrent également de sérieux problèmes qualitatifs.

 

Entre le retrait des derniers Nimrod, en 2011, et l’arrivée des premiers P-8 Poseidon, la Royal Air Force a passé près d’une décennie sans aucun avion de patrouille maritime. Certaines compétences ayant été irrémédiablement perdues, les équipages de P-8 britanniques sont encore dans une phase de remontée en puissance.

 

Ainsi, après avoir complètement abandonné son aviation de patrouille maritime pendant plusieurs années suite au retrait du service des anciens Nimrod, la Royal Air Force a certes remis la main sur des appareils modernes, des Boeing P-8 Poseidon, mais elle doit réapprendre complètement à maîtriser cet outil. Du côté de la Royal Navy, les principaux problèmes actuels se situent au niveau de la disponibilité des unités navales majeures, mais aussi – dans certains cas – de la qualité des équipages. En effet, la marine britannique ne dispose plus que de sept frégates anti-sous-marines (ASM) de Type 23, contre 13 en 2021. Et il faudra probablement le début des années 2030 pour que la Royal Navy retrouve un format de 13 frégates, pour peu que les dernières Type 23 tiennent le choc et que les nouvelles Type 26 et Type 31 soient livrées dans les temps.

 

Pour l’heure, la Royal Navy ne dispose plus que de sept frégates ASM de Type 23 dont la disponibilité reste très faible, tant en raison de l’âge des navires que des indispensables chantiers de modernisation.

 

Mais même avec l’arrivée de nouvelles classes de navires, la recrudescence d’activité dans l’Atlantique Nord inquiète Londres. Le secrétaire à la Défense, John Healey, a ainsi déclaré récemment : « Il ne fait aucun doute que le Royaume-Uni et ses alliés sont confrontés à de nouvelles menaces sous-marines, où nos adversaires ciblent des infrastructures essentielles à notre mode de vie ». Il fait notamment allusions aux menaces de sabotage d’infrastructures critiques, comme les câbles de puissance et de télécommunication. 

De quoi pousser Londres à adopter une nouvelle stratégie : Atlantic Bastion. L’objectif ? Renouer avec le principe du SOSUS afin de faire face non seulement aux nouvelles générations de sous-marins nucléaires et de sous-marins conventionnels russes, toujours plus silencieux, mais aussi afin de contrer les stratégies d’action russes sur le plancher océanique (le fameux « seabed warfare ») et de protéger des infrastructures stratégiques pour l’Europe (approvisionnement énergétiques, câbles sous-marins, etc.).

Tout miser sur les nouvelles technologies

Pour faire d’Atlantic Bastion un SOSUS de nouvelle génération, le ministère de la défense britannique semble vouloir beaucoup miser sur les nouvelles technologies disponibles ou en cours de développement. Tel que décrit par la Royal Navy elle-même, Atlantic Bastion « permettra de connecter des navires, des sous-marins, des avions et des drones grâce à une technologie de détection acoustique alimentée par l’IA et intégrée à un réseau numérique de ciblage. Il s’agit d’un réseau pionnier de systèmes d’armes qui permet de prendre et d’exécuter plus rapidement les décisions sur le champ de bataille pour cibler les menaces ennemies ». 

 

Inonder le passage du GIUK de drones, gliders et senseurs sous-marins ne suffira pas à assurer un contrôle de la zone. Comme pour le réseau SOSUS durant la Guerre froide, Atlantic Bastion aura besoin d’importants moyens d’analyse et de traitement de l’information, et d’une coordination étroite avec les centres de commandement. Si l’IA pourrait aider, elle ne saurait se substituer totalement aux opérateurs humains pour ces tâches.

 

Dit autrement, le programme reposera principalement sur de nouveaux capteurs acoustiques disposés sur le plancher océanique, des véhicules sous-marins autonomes (drones et gliders), mais aussi des systèmes de traitement des données par des IA embarquées… De nombreux efforts devront également être faits en matière de fusion de données, de communications sécurisées et de liaisons de données, afin que ces nouvelles générations d’engins autonomes puissent alimenter en informations les navires et avions pilotés, et interagir avec eux.

D’ores et déjà, d’après la Royal Navy, près de 26 entreprises britanniques et européennes auraient proposé de développer de nouveaux capteurs pour alimenter le programme Atlantic Bastion, et « 20 entreprises, allant des grands groupes aux PME du secteur technologique, présentent déjà des démonstrateurs technologiques, avec un ratio d’investissement public et privé de 4 pour 1 à ce jour ».

Une occasion rêvée pour les industriels

Parmi les entreprises impliquées dans le programme, et évoquées par le gouvernement britannique, on retrouve des acteurs historiques, comme BAE Systems Defence Solutions, mais aussi certains leaders de la « New Defense », ces entreprises de la tech qui cherchent à révolutionner l’industrie de l’armement, comme l’entreprise américaine Anduril (à travers sa branche Anduril UK), ou la plus européenne Helsing.

Anduril UK propose notamment Seabed Sentry, un système de surveillance destiné à prépositionner divers capteurs sur le plancher océanique. Développé au Royaume-Uni, ce système propose une enveloppe pressurisée capable de recevoir divers capteurs, une IA embarquée capable de collecter, combiner et traiter les signaux reçus, ainsi que des systèmes de communication permettant d’exporter les données en question (principalement acoustiques).

BAE Systems, de son côté, évoque son drone sous-marin de grande taille Herne, ainsi que son système de conduite, de contrôle et de combat pour véhicules autonomes de surface ou sous-marins : Nautomate. Dans la même veine, Helsing compte positionner son planeur sous-marin autonome SG-1 Fathom, pouvant être produit en série dans son usine de Plymouth, ainsi que Lura, sa plateforme logicielle boostée à l’IA conçue pour assurer une surveillance sous-marine continue, notamment à proximité des infrastructures critiques.

 

Diaporama

Trois industriels majeurs ont été explicitement cités par les autorités britanniques lors de la présentation d’Atlantic Bastion. BAE Systems, Anduril UK et Helsing présentent globalement des solutions similaires, qui s’appuient à la fois sur des vecteurs sous-marins autonomes de nouvelle génération et sur des logiciels d’analyse du signal et de traitement de l’information faisant la part belle à l’intelligence artificielle. Du côté de BAE Systems, on retrouve notamment le drone sous-marin de grande taille Herne et la solution de surveillance Nautomate. Anduril, de son côté, s’appuie sur des senseurs fixes – les Seabed Sentry – pouvant être positionnés par des drones sous-marins. Helsing, enfin, souhaite produire en série son glider SG-1 Fathom, épaulé par la solution IA Lura.

 

En marge des annonces officielles, d’autres industriels semblent vouloir profiter de la manne potentielle apportée par Atlantic Bastion, et proposent spontanément leurs solutions. C’est notamment le cas du britannique Babcock, qui se positionne assez agressivement avec sa solution ARMOR Force (Autonomous and Remote, Maritime Operational Response), une architecture distribuée de systèmes et de plateformes autonomes capables d’interagie avec et au profit d’unités navales majeures, notamment des frégates.

 

La solution ARMOR Force de Babcock s’articule autour d’une frégate T31 modifiée en bâtiment de commandement pour des flottilles de drones maritimes.

 

Épaulé par le groupe américain Huntington Ingalls Industries (HII), qui dispose déjà d’une famille de drones de surface, les ROMULUS, ainsi que par le spécialiste en intelligence artificielle Arondite, Babcock pousse sa vision d’une « marine hybride » combinant navires habités et navires autonomes. Le cœur de ces opérations hybrides serait alors, bien évidemment, des frégates Type 31 (conçues et fabriquées par Babcock) que l’industriel proposerait dans une nouvelle variante CCV (Common Command Vessel). Cette T31 CCV serait alors capable de gérer, à la mer, les différentes couches de détection et de protection nécessaires à Atlantic Bastion.

De bien belles ambitions, parfois complémentaires, parfois contradictoires, qu’il conviendra donc de concrétiser d’une manière ou d’une autre.

Stratégie des moyens ou stratégie déclaratoire ?

Du côté britannique, on le promet, « la prochaine phase de développement et d’essais verra les entreprises retenues poursuivre le travail de développement, du concept à la mise en service, avec un déploiement prévu en 2026, suivi d’investissements supplémentaires visant à accélérer et à étendre le programme ». Reste cependant à voir à quelle hauteur un tel projet pourra être financé par le Trésor britannique, dès lors qu’il sera nécessaire de passer de la phase d’essai à une phase d’industrialisation massive. Un contexte qui n’est pas sans rappeler de précédentes déclarations du ministère de la Défense britannique, notamment concernant l’utilisation d’essaims de drones depuis les deux porte-avions de la Royal Navy. Si de nombreuses démonstrations très médiatisées avaient eu lieu à l’époque, les résultats concrets de ces annonces ne sont pas encore perceptibles sur le plan opérationnel, loin s’en faut.

 

La Royal Navy a l’habitude de procéder à des démonstrations ambitieuses afin d’évaluer de futures capacités. Dans le domaine des drones aériens embarqués, cela ne s’est pas encore traduit en capacités opérationnelles concrètes. Reste à voir si Atlantic Bastion pourra passer plus rapidement de la phase d’essais à la phase opérationnelle.

 

De fait, même si Atlantic Bastion revêt un caractère stratégique – et urgent – indubitable, d’autres programme britanniques, tout aussi importants et vitaux, souffrent de sous-investissements majeurs. Dès lors, le timing et le contexte des déclarations autour d’Atlantic Bastion sont sans doute tout aussi intéressants à analyser que leur contenu. En l’occurrence, le lancement d’Atlantic Bastion intervient alors que le First Sea Lord, le général Sir Gwyn Jenkins, a présenté sa vision de l’avenir de la Royal Navy lors de l’International Sea Power Conference qui s’est tenue à Londres le 8 décembre.

A cette occasion, il a ainsi déclaré qu’ « un réseau sous-marin révolutionnaire est en train de prendre forme, de la dorsale médio-atlantique à la mer de Norvège. Plus autonome, plus résilient, plus meurtrier, et construit par les Britanniques. Nous avons déjà réalisé des progrès rapides et significatifs dans la mise en place d’Atlantic Bastion. Une force qui assure notre sécurité chez nous et notre puissance à l’étranger ». 

 

Ventes d’armes, enjeux géopolitiques et diplomatie vont souvent de paire. Au-delà d’être un partenaire commercial du Royaume-Uni, avec l’achat de frégates Type 26, la Norvège est aussi un partenaire stratégique de premier ordre pour Londres. Récemment, une frégate de la classe Nansen a accompagné le groupe aéronaval britannique lors de son déploiement de 8 mois en Indopacifique. De telles collaborations stratégiques pourraient sans doute se prolonger dans le cadre d’Atlantic Bastion.

 

Ainsi, les autorités britanniques présentent Atlantic Bastion comme une initiative tout autant britannique qu’européenne et alliée, destinée à protéger l’ensemble de ses partenaires européens et otaniens. Une présentation qui intervient quelques jours à peine après avoir dévoilé le Lunna House Agreement, un accord de coopération stratégique qui lie le Royaume-Uni et la Norvège justement autour des questions de lutte anti-sous-marine et de « seabed warfare ». De fait, et à bien des égards, la puissance britannique dans la région n’est pas uniquement liée au nombre de bâtiments que sa marine peut aligner, mais également à la solidité et à la fidélité des réseaux d’alliance régionaux que Londres arrive à mettre en place et à entretenir au fil des années.

En présentant Atlantic Bastion comme un bouclier pour le nord de l’Europe, Londres vient ainsi probablement de renforcer encore un peu plus ses liens avec la Norvège, tout en marquant peut-être un certain nombre de points auprès d’autres pays de la région, notamment le Danemark et la Suède. Deux pays qui, justement, doivent prochainement choisir leurs futures frégates ASM, probablement entre des modèles français et britanniques, justement.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.