l’essentiel
En l’espace de neuf jours, deux sites militaires français ont été survolés par des drones. Si la France ne pointe pas du doigt directement la Russie, tout indique, selon Xavier Tytelman, consultant aéronautique et défense, qu’il s’agit bien d’actes orchestrés par un pays étranger. Entretien.
Après la base militaire de Creil (Oise) fin novembre, la base navale de l’île Longue (Finistère) vient d’être survolée par des drones… À qui peut-on attribuer ces intrusions, selon vous ?
Newsletter Aéronautique
Votre RDV hebdomadaire pour découvrir des informations
exclusives sur le secteur de l’aéronautique : interviews, analyses approfondies, enquêtes…
Historiquement, on avait vu des groupes écologistes ou d’extrême gauche mener des actions symboliques. Mais là, on ne joue plus du tout dans la même catégorie. Les drones observés, car il y en a eu plusieurs en même temps, sont des drones thermiques qui mènent des actions coordonnées, et qui, selon les autorités, sont de « qualité militaire ». En clair, ils ne réagissent pas aux systèmes de brouillage. Il faut donc des moyens et une compétence technique, ce qui oriente clairement vers un acteur étatique… La Russie, la Chine, l’Iran ? L’absence de preuve empêche toute désignation officielle, mais personne n’a de doute.
De quels types de drones s’agit-il exactement ?
La frontière entre drones civils et drones militaires est devenue floue. Beaucoup d’États utilisent des drones civils, type DJI, modifiés avec des mises à jour « maison ». Normalement, un drone brouillé perd GPS et liaison avec son opérateur, puis se pose. Les Russes et les Ukrainiens ont développé des systèmes qui, lorsqu’ils sont brouillés, font grimper le drone à 200 mètres de hauteur pour rétablir la liaison. Donc même des drones civils qu’on achète dans le commerce, dans lesquels on mettrait une sorte de mise à jour militaire, permettent de contourner les défenses.
Quel intérêt ont ces drones à survoler des sites sensibles français ?
À Creil, il y a la Direction du renseignement militaire. Filmer les visages des agents du service de renseignement français, c’est catastrophique. On peut les identifier, les retrouver, faire peser une menace sur leur famille, faire du chantage pour qu’ils livrent des informations… Et ensuite, il y a tout ce qui est échanges de communication. Sur cette base, on reçoit par exemple des images de nos satellites d’observation. Ces drones sont donc susceptibles de capter des ondes, de connaître nos fréquences et potentiellement de les déchiffrer. Pour ce qui est de la base navale de l’île Longue, elle abrite les sous-marins nucléaires français. La prise d’images par drone permet d’avoir la configuration exacte du site, de connaître la fréquence des patrouilles de sécurité, de voir où sont placées les caméras de sécurité, etc. Cela peut donc être utile dans le cadre de la préparation d’une future attaque avec un drone kamikaze.
Est-ce que ces survols ne sont pas aussi une forme de défiance vis-à-vis de l’État français, montrer notre vulnérabilité ?
Ça peut faire partie du jeu. Dans la guerre de l’information, montrer que la France est fragile est utile pour certains acteurs. Les trolls pro-russes sur Internet aiment dire qu’on est incompétent, qu’on ne sait pas se défendre. Vulnérables, nous le sommes, mais c’est le cas de tous les pays du monde, à commencer par la Russie. Il faut quand même rappeler qu’elle a perdu vingt bombardiers stratégiques par des attaques de drones. Personne n’arrive à se défendre contre ça.
La France est-elle aujourd’hui capable de se protéger contre cette nouvelle menace ?
Non, la France n’est pas prête du tout. D’abord, nous sommes très mauvais en matière de détection, contrairement à l’Ukraine. L’armée ukrainienne a en effet développé quatre types de capteurs : radar, visuel, acoustique et électronique pour détecter les drones ennemis, pas nous. Et en termes d’interception, nous ne sommes pas plus efficaces. Nos canons brouilleurs ne servent plus contre des drones modifiés. Il nous reste donc le fusil à pompe, mais quand vous êtes à plus de 50 mètres, cela ne sert à rien. Les seuls fusils à pompe qui sont efficaces sont ceux à grenaille que produisent les Ukrainiens pour se défendre. La grenaille est accrochée avec des sortes de petits câbles les uns dans les autres, ce qui permet d’intercepter la cible plus facilement. Nous avons aussi des systèmes de destruction par rayons laser, mais en trop faible quantité. Il en faudrait des centaines sur tout le territoire. La France pourrait aussi s’équiper de centaines de drones intercepteurs, comme le « Rapid Eagle » qui est capable de capturer un drone ennemi avec une sorte de filet de pêche.