Par

Antoine Blanchet

Publié le

14 déc. 2025 à 7h50

Au milieu de la rue dans laquelle s’alignent boutiques et cafés, la devanture détonne. Une enseigne circulaire éclaire le trottoir. Les mots « détective privé » scintillent dans cette petite artère du 15ᵉ arrondissement de Paris, à quelques encablures du Champ-de-Mars. Sur la façade, le texte donne le ton. « Enquête – Filatures – Surveillance ». Un air de saxophone mélancolique pourrait presque résonner dans les oreilles à cette vision. 

À l’intérieur, le cliché de film noir s’estompe. Pas d’odeur de tabac froid. Pas de bouteille de Jack Daniel’s entamée. Pas d’articles de journaux accrochés au mur. Un bureau, une petite table et deux fauteuils cosy donnent le ton de la pièce. « J’ai voulu que les visiteurs se sentent à l’aise », précise Margaux Duquesne. Détective privée depuis cinq ans, elle a ouvert il y a deux semaines cette boutique de l’intime. Pour actu Paris, elle nous raconte cette profession pas comme les autres. 

« Pour mes proches, ça a été la surprise »

L’entrée dans le monde de l’investigation s’est faite par le journalisme. « J’ai travaillé pendant plusieurs années à France Inter. J’aimais beaucoup les thématiques d’enquête. J’ai voulu ensuite devenir indépendante », raconte-t-elle. Ni police, ni médias pour la jeune femme en reconversion. Le choix se porte finalement sur ce métier méconnu et souvent idéalisé qu’est celui de détective privé. « Pour mes proches, ça a été la surprise. Certains me disaient que c’était fait pour moi. D’autres avaient un mauvais regard sur le métier, pensant que j’allais simplement espionner les autres ». 

L’arrivée dans la profession ne se fait pas d’un claquement de doigts. « J’ai suivi une formation obligatoire pour obtenir l’attestation CNAPS qui dépend du ministère de l’Intérieur », relate-t-elle. À 35 ans, Margaux Duquesne apprend l’art de la filature, à pied ou en voiture. Les cours de droit sont aussi indispensables : « Nous sommes des professionnels de la preuve et il faut savoir la récolter légalement ». Par exemple, prendre une photo d’une personne dans sa voiture ou chez elle n’a pas de valeur légale et constitue une infraction. 

De l’adultère à l’emprise sectaire 

Stage, travail au sein de cabinets puis indépendante… En cinq ans de carrière, la détective privée enchaîne les affaires. « Il y a beaucoup d’adultères, mais le panel est très large ! Je dirais que la thématique la plus fréquente est celle de la famille. Il y a les recherches de personnes disparues ou bien celles tombées dans une emprise sectaire par exemple », liste Margaux Duquesne, qui a notamment enquêté sur la sordide affaire des hommes de la rue du Bac, où des membres de l’intelligentsia parisienne auraient commis des crimes sexuels sur des enfants dans les années 70. 

Pour réussir ses investigations et remplir les rapports pour ses clients, la détective dispose de nombreux moyens. Parmi les nerfs de la guerre, les images. « J’ai toujours un bon téléphone sur moi et des caméras. », indique la détective en exhibant deux petits modèles de caméscopes pour filmer sans être vue. L’autre outil indispensable, c’est bien évidemment internet. « On va procéder à des recherches OSINT par exemple. Ça permet d’avoir très vite des informations sur la personne, mais c’est très rare qu’on nous appelle juste pour faire du cyber ». L’administratif est aussi de la partie, comme fouiller dans les archives ou encore le cadastre. 

Une éthique indispensable

Traquer pour les cocus ou pister les disparus ne se fait pas non plus n’importe comment. Dans le monde des détectives privés, il y a aussi une déontologie. « D’abord, je vais faire un premier tri. Si une personne me contacte avec des intentions malveillantes, ça ne sera pas possible », assure Margaux Duquesne. De même, la loi est claire : toute personne majeure peut si elle le désire, disparaitre de la circulation. « Dans ce type d’affaires, je ne vais pas révéler les coordonnées de la personne recherchée sans son consentement. C’est une information que je donne au client dès le début ». 

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Une intensité de tous les instants 

Si l’on est loin des films hollywoodiens, le métier de détective offre son lot de sensations. Suivre une voiture à la trace, planquer pendant des heures… Tout ça ne se fait pas sans risque. « Il m’est déjà arrivé de me faire repérer lors d’une surveillance. À ce moment, il faut savoir improviser », relate Margaux Duquesne. Payée à l’heure, la limière doit parfois faire preuve d’une grande patience pour récolter les preuves. « On peut se retrouver à faire la planque pendant dix heures d’affilée. Ça demande de l’organisation », indique la mère de deux enfants. 

L’intensité peut être temporelle, mais aussi émotionnelle. À suivre hommes et femmes dans leur intimité, un lien peut se créer sans aucune rencontre. « Pour donner un exemple, j’ai travaillé durant plusieurs années sur le dossier d’une femme sous emprise. Je me suis plongée dans sa vie pendant cinq ans. C’est comme si je l’accompagnais. » Difficile aussi de ne pas être touchée par certaines histoires marquantes. « Je ne sais pas comment font certains pour se blinder. On rencontre parfois des personnes à l’existence terrible ». Mais la détective l’affirme, la noirceur et la misère ne l’ont jamais empêchée de travailler. 

Un métier loin des clichés 

Dans l’imaginaire populaire, le stéréotype masculin du détective torturé et alcoolique en imperméable a la vie dure. Si les femmes ne sont pas majoritaires dans le secteur, le fait d’être une femme n’a jamais été un écueil pour Margaux Duquesne. Bien au contraire. « Ça ne m’a jamais posé de problèmes. À l’inverse, il est moins facile d’être repérée qu’un homme avec une dégaine de flic », déclare-t-elle. 

Autre cliché : la solitude du traqueur de vérité. Là aussi, c’est loin d’être le cas. Travailler à plusieurs détectives sur un dossier est très courant. « On a tous besoin les uns des autres. Par exemple à Paris, il est très compliqué de réaliser une filature avec un seul véhicule. Dans d’autres affaires, on va privilégier quelqu’un qui a plus de bagou pour une enquête de voisinage. » La profession est soudée. 

Mais l’investigation est-elle un secteur d’activité rentable ? Margaux Duquesne répond par la positive. « Dès que j’ai commencé, j’ai eu des missions et n’ai jamais eu besoin d’exercer une autre profession à côté ». En parallèle des enquêtes, elle a créé un podcast et écrit un livre, Dans la peau d’une détective privée. L’ouverture de l’agence est une nouvelle étape. « Les gens s’arrêtent devant avec curiosité et prennent la façade en photo », s’amuse-t-elle. 

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