REPORTAGE Venu après vingt et un mois d’absence, le président a évité tout bain de foule dans sa « ville de cœur ». Une rupture comme un désamour avec une cité que l’État a pourtant arrosée de milliards sans analyser les fractures profondes.

Un masque de dureté étire soudain le visage d’Emmanuel Macron. Depuis un peu plus d’une heure, le chef de l’État récite d’un débit fluide ses arguments contre les dangers des réseaux sociaux. Autour de lui, dans un parterre de chaises blanches dessinant un œil en amande, quelque 280 lecteurs du quotidien régional La Provence lui offrent leurs questions précises sur l’addiction aux écrans, la santé mentale des enfants dépendants, les risques des ingérences étrangères.

Dans L’entrepôt solidaire aménagé par la CMA-CGM près des Docks, où s’empilent les cartons et les conserves des Restos du Cœur ou du Secours catholique, il répète ses nouveaux mantras, entendus à Toulouse, Arras ou Saint-Malo les semaines précédentes, lors de rencontres sur ce numérique qui nous déboussole. « Pour les moins de 15 ou 16 ans, il faut interdire les réseaux sociaux », assène-t-il, heureux de livrer un message de clarté dans un calendrier politique embué depuis de très longs mois. « Parce que c’est le seul moyen de protéger nos enfants et nos ados, justifie-t-il, face à des plateformes que cela n’intéresse pas et qui ont simplement décidé de tirer des revenus. » Il continuerait volontiers sur les fermes à trolls et les fake news, sur cet univers qu’il maîtrise et où peu de politiques s’aventurent, conscient qu’il y jouit d’une relative tranquillité.

Mais les questions se resserrent et la réalité marseillaise le rattrape. Pas celle des allusions amicales à l’OM, quand un supporteur partage son amour d’un signe. Celle qui, le matin même à sa descente d’avion, l’a conduit au cimetière Saint-Henri, tout près de l’Estaque. Là où est enterré Mehdi Kessaci, 20 ans, assassiné il y a un mois parce que frère d’Amine, dont l’association Conscience résonne comme une entrave aux narcotrafics. Devant la tombe, Laurent Nuñez, le ministre de l’Intérieur, ancien préfet de police ici, lui confirme ce que tout le monde dit en boucle, effaré : « un crime d’intimidation ». Alors, quand Fadella Ouidef, mère de quatre enfants, maraudeuse à la cité de la Busserine, prend le micro à L’entrepôt solidaire, le sourire en mode « on ne lâche rien » du président s’efface.

« Aujourd’hui, il a fait de la com »

Elle lui parle du rôle des réseaux sociaux dans les trafics, mais les mots qui flottent sont ceux de la DZ mafia et des services publics qu’elle voit disparaître dans ses quartiers Nord. « J’ai senti que ma question l’agaçait, nous glissera-t-elle après. C’est pourtant vrai qu’on a moins d’argent dans les centres sociaux. Lui me répond qu’il faut regarder vers les collectivités, la mairie, la Région, mais c’est l’État qui leur donne des subventions. Il a mis la lumière là où personne ne l’a mise avant lui, mais aujourd’hui, il a fait de la com. » Elle soupire.

Elle se souvient de ce soir de juin 2023 à La Busserine. Emmanuel Macron s’était prêté au même exercice du débat public. Mais il avait fini en nage, sans cravate, échangeant les micros avec les mamans en colère, dans un chahut démocratique enthousiasmant. Il en était ressorti épuisé, mais joyeux. « Ce n’était pas le même Macron », se souvient Omar Keddadouche. Lui aussi a pu poser une question ce mardi, s’inquiéter des parents qui jettent en pâture leur minot footballeur sur les réseaux, pensant y voir un nouveau Messi. « Personne ne s’est intéressé à Marseille comme Macron », reprend ce président de club de foot des quartiers Est, tout près de la cité Benza où le chef de l’État s’était rendu, au lendemain de la grande explication de la Busserine. « Quand il était venu chez nous, il portait l’espoir de Marseille en Grand, cinq milliards d’euros à la clé. On en est conscient. Mais dans l’esprit des gens, il ne répond plus aux attentes. »

Constats d’amertume renforcés par le contexte national. Et une longue absence. Voilà vingt et un mois qu’il n’était pas revenu dans sa « ville de cœur » où il a multiplié visites et enveloppes. En mars 2024, Macron avait fait irruption à la cité de la Castellane, haut lieu du narcotrafic, dans le cadre d’une opération « place nette XXL » qui n’a porté ses fruits qu’en partie. « On doit continuer à pilonner », martèle-t-il. « J’en ai ras le bol d’avoir des jeunes qu’on pleure et dans d’autres quartiers, des gens qui considèrent que c’est festif d’aller acheter de la drogue », ajoute-t-il en signalant qu’il va faire passer l’amende pour les consommateurs pris la main dans le sac de 200 à 500 euros. Une annonce qui fera tiquer un peu plus tard Benoît Payan, le maire Divers gauche qui, s’il entretient de bonnes relations personnelles avec un président tout aussi littéraire que lui, sait que son soutien politique aux municipales ira au camp d’en face et à Martine Vassal. « Vous pensez qu’une amende à 500 euros va dissuader un consommateur ? » s’interroge le maire, dubitatif. « On verra »

Pas de bain de foule

À ce moment-là, Emmanuel Macron a quitté les lecteurs de La Provence pour rejoindre le nouveau commissariat de police des quartiers Nord, où 15 millions d’euros ont été investis. Dans les couloirs, une femme l’interpelle sur ses difficultés personnelles. Les policiers, dont les effectifs ont augmenté, lui disent la satisfaction de travailler dans des locaux neufs, l’emmènent au stand de tir. L’occasion de parler des points de deal où ils voient « de plus en plus de filles », d’évoquer les contrats qui mettent deux heures à peine à être exécutés, les « belles affaires » et les saisies. « Vous utilisez beaucoup les réseaux sociaux ? », leur demande le locataire de l’Élysée. « Non, on les attend à la sortie de chez eux, on les interpelle, droit au but », tranche un policier.

Au commissariat comme un peu plus tard à la prison des Baumettes, où il visite la nouvelle aile, puis à la gare Saint-Charles, où il inaugure symboliquement la future ligne à grande vitesse vers Nice, Emmanuel Macron ne rencontre que des aréopages techniques ou politiques. Pas de bain de foule, comme lors de cette immersion folle avec les familles de la cité Bassens, en septembre 2021 ou ses descentes inopinées sur le Vieux-Port, lors de ses premières années au pouvoir. Le lien populaire semble s’être rompu.

« Il avait les chocottes de venir ici, il ne savait pas comment il serait reçu », glisse une élue, après avoir consenti que les « questions d’agenda » étaient des prétextes pour ses rendez-vous reportés ces derniers mois. « Je crois qu’on a été un peu trop vite avec Marseille, ajoute un proche de l’Élysée. On avait fait le bon diagnostic, mais on a été un peu trop disruptifs, on n’a pas pris le temps d’analyser cette ville, ses fractures profondes. Je pense qu’on a déçu ceux qu’on a voulu séduire, mais à qui on n’a pas su donner des preuves d’amour. » Inutile de préciser que, chose n’est pas coutume, le président n’a pas dormi au bord de la mer.