Sous le marché couvert de Bourg-en-Bresse, les volailles sont délicatement enrubannées. Sur un étal, poulardes et chapons sont attachés, deux par deux. « Ca, c’est ma catégorie préférée : le mariage ! » Benoît de Boysson écoute en souriant les explications du jury du concours de volailles AOP. Mais c’est une autre alliance qui fait les gros titres. Cet avocat de 43 ans, membre du bureau national de Reconquête, espère ravir la mairie à la gauche avec une liste de « droite unie » dont la composition a secoué jusqu’aux sièges parisiens des partis.

A ses côtés, plusieurs membres des Républicains, comme Pierre Lurin, vice-président du conseil départemental de l’Ain, et Marie-Jo Bardet, conseillère municipale d’opposition. On retrouve aussi Jacques Frénéat, adhérent de Nouvelle Energie, le parti fondé par David Lisnard, le maire LR de Cannes. 

Cet alliage inédit, qualifié de « naufrage politique » par Olivier Faure, le patron du Parti socialiste, met l’état-major de LR dans l’embarras. Entre les étals du marché couvert, Benoît de Boysson et ses colistiers évacuent les critiques « de Paris ». « Il faut faire prévaloir l’intelligence de terrain. J’appelle les partis à nous faire confiance : ce sera une expérimentation sans doute très instructive, et signe d’espoir en cas de succès », assure le cadre du parti fondé par Eric Zemmour.

Depuis des mois, ces militants de LR et Reconquête se sont réunis sous la bannière Bourg Ambition pour plancher sur cette candidature d’union des droites. « On se connaît, on est amis, et on a un projet ouvertement de droite pour Bourg-en-Bresse », défend Jacques Frénéat, bientôt retraité. Et tant pis si son choix lui a valu quelques coups de fil assez remontés de la part des cadres de Nouvelle Energie, dont il reste adhérent.

Benoît de Boysson (en manteau beige), candidat aux élections municipales de Bourg-en-Bresse et cadre Reconquête, avec ses colistiers et l'entrepreneur Christophe Feillens (en orange), au marché couvert, le 12 décembre 2025. (LAURE COMETTI / FRANCEINFO)

Benoît de Boysson (en manteau beige), candidat aux élections municipales de Bourg-en-Bresse et cadre Reconquête, avec ses colistiers et l’entrepreneur Christophe Feillens (en orange), au marché couvert, le 12 décembre 2025. (LAURE COMETTI / FRANCEINFO)

« Quand je vois les réactions que notre initiative suscite, j’ai encore plus envie de m’impliquer dans cette campagne », sourit malicieusement Pierre Lurin, fidèle aux Républicains depuis ses débuts au RPR en 1986. « On a eu des remarques, mais on en a de moins en moins. Ceux qui nous disent qu’on s’allie avec les extrêmes, je leur dis d’attendre le projet », témoigne Franck Lengrand, un autre colistier LR. Ils en distillent déjà quelques bribes dans un premier tract consacré au dynamisme économique de la préfecture de 42 000 habitants, qu’ils s’inquiètent de voir « décliner » et se « paupériser ».

Le sujet de l’attractivité de la ville est suffisamment consensuel pour susciter l’intérêt des Burgiens sur le marché de Noël. « L’union des droites, je ne suis pas contre, car en ce moment on tourne en rond, tout est bloqué », dit Gisèle, 45 ans, qui a déjà voté pour LR et pour le Rassemblement national. Jean-Pierre, retraité, voit lui aussi cette alliance d’un bon œil, tant qu’il est question « d’ordre et de ne pas avoir d’endettement » sur la commune.

Le tract distribué par l'équipe de Bourg Ambition, menée par Benoît de Boysson, sur le marché de Noël de Bourg-en-Bresse, le 12 décembre 2025. (LAURE COMETTI / FRANCEINFO)

Le tract distribué par l’équipe de Bourg Ambition, menée par Benoît de Boysson, sur le marché de Noël de Bourg-en-Bresse, le 12 décembre 2025. (LAURE COMETTI / FRANCEINFO)

Sur les tracts, aucun logo ni indice de cette alliance, si ce n’est la mention « droite unie ». « Nous n’avons sollicité aucune investiture », souligne Benoît de Boysson, qui revendique une liste sans étiquette tout en étant élu au bureau national du parti d’Eric Zemmour. Il bénéficie d’ailleurs du soutien de Reconquête, qui lui apporte un accompagnement logistique et humain à travers sa cellule dédiée aux municipales.

Au siège du parti, le cas burgien enthousiasme. « Eric Zemmour a toujours appelé à couper le cordon sanitaire entre LR et le RN. Les municipales sont l’occasion soit de faire des listes d’union, soit de forcer un peu les choses d’un point de vue local, en contournant la rigidité affichée par d’autres partis de droite », théorise Thomas Culerrier, en charge des élections chez Reconquête. « Ca va être un beau laboratoire, pour voir si les électeurs sont sensibles à cette union des droites qui place l’intérêt de la ville avant celui des partis. »

Benoît de Boysson y voit aussi un test de portée nationale. « L’union de la droite est inéluctable, nécessaire et attendue par l’immense majorité des électeurs, on le voit dans les sondages. »

« Les partis ont beau résister, c’est ce qui va advenir. »

Benoît de Boysson, cadre de Renaissance et tête de la liste Bourg Ambition

à franceinfo

Son alliance se heurte toutefois à deux obstacles : le RN n’a pas souhaité y participer, et LR refuse de la soutenir officiellement. Après « quelques contacts », le député RN Jérôme Buisson a finalement écarté toute participation, car le parti de Marine Le Pen préfère présenter une liste sous son étiquette. « Ce n’est pas un mariage, c’est plutôt un Pacs ! Et c’est déjà raté, car faire l’union des droites sans le premier parti de France, c’est riquiqui, ça ne marche pas », tacle le parlementaire lepéniste, qui avait récolté 8,73% des voix au premier tour des municipales de 2020. Il n’exclut cependant pas une possible alliance au second tour.

Les Républicains ont de nouveau affiché leurs divisions internes sur cette question. Lors d’une réunion de l’état-major du parti, mi-novembre, plusieurs ténors ont appelé Bruno Retailleau à rejeter explicitement l’union des droites et à présenter une liste estampillée LR à Bourg-en-Bresse. Mais le président du parti, favorable à une union « dans les urnes », a temporisé. « Je constate qu’on suspend des ministres LR parce qu’ils sont entrés au gouvernement, mais qu’on ne sanctionne pas des gens qui font alliance avec l’extrême droite », lâche Aurane Reihanian, conseiller municipal d’opposition. Sa liste LR avait obtenu 20,61% des suffrages en 2020, et il se serait bien vu rempiler.

Après avoir tenté de convaincre Pierre Lurin de prendre la tête de la liste à la place de Benoît de Boysson, Bruno Retailleau a fini par renoncer à présenter une candidature LR concurrente. « On n’investira personne », explique l’entourage de l’ancien ministre de l’Intérieur. « On sait que Benoît de Boysson est Reconquête, mais s’il a réussi à embarquer des LR avec lui, c’est que ce n’est pas un fou furieux », avance-t-on, au nom du « pragmatisme ».

Le cas de Bourg-en-Bresse ne passe pas inaperçu à Paris, alors que Laurent Wauquiez plaide pour une primaire présidentielle allant de l’eurodéputée Reconquête Sarah Knafo au ministre macroniste Gérald Darmanin. Signe que la situation est délicate, les militants LR n’ont pas reçu de consigne. « Il n’y aura pas de mot d’ordre, les jeunes qui le souhaitent pourront se mobiliser et soutenir individuellement la liste de leur choix », explique Emile Vernoux, responsable départemental des jeunes LR.

Un autre candidat espère en effet incarner l’alternance de droite pour ce scrutin : le conseiller municipal d’opposition Christophe Coquelet. Soutenu par Horizons, le MoDem, Renaissance et le Parti radical, il a sollicité Bruno Retailleau en novembre pour obtenir le soutien de la droite, en vain. « La liste Bourg Ambition n’a aucun soutien officiel des partis, mais les partis ne disent rien… C’est le silence des pantoufles, ça veut tout dire ! », lance-t-il au sujet de LR. 

Christophe Coquelet, candidat aux élections municipales de Bourg-en-Bresse à la tête d'une liste soutenue par Horizons, Renaissance, le MoDem et le Parti radical, au marché couvert de la ville, le 12 décembre 2025. (LAURE COMETTI / FRANCEINFO)

Christophe Coquelet, candidat aux élections municipales de Bourg-en-Bresse à la tête d’une liste soutenue par Horizons, Renaissance, le MoDem et le Parti radical, au marché couvert de la ville, le 12 décembre 2025. (LAURE COMETTI / FRANCEINFO)

Les oppositions burgiennes ont beau se présenter éparpillées à l’élection de mars, quand on les interroge, elles attaquent toutes le maire sortant sur les mêmes sujets. Une « routine » dans la gestion de la commune (il est élu – à chaque fois dès le premier tour – depuis 2008), une offre de pistes cyclables qui serait surdimensionnée, des logements sociaux trop nombreux et une insécurité qui serait en hausse. « Le sujet local sera tranché par les électeurs », répond le socialiste Jean-François Debat, sur son vélo. « Mais le fait que les LR préfèrent être derrière Eric Zemmour dit quelque chose sur le point de bascule auquel est parvenue la droite ».

« Par son silence, LR cautionne le fait que les héritiers de de Gaulle deviennent les valets des héritiers du maréchal Pétain ».

Jean-François Debat, maire PS de Bourg-en-Bresse

à franceinfo

Des « anathèmes qui remontent à quatre-vingts ans, vides de sens », balaie Benoît de Boysson. Mais pour certains électeurs burgiens, c’est un nom bien actuel qui semble agir comme repoussoir, même s’il ne figure pas sur les tracts distribués par le candidat. Sarah, 22 ans, et sa mère Fatima échangent quelques minutes avec le candidat, partageant son avis sur la hausse de l’insécurité. Lorsqu’elles découvrent que la liste est soutenue par le parti d’Eric Zemmour, elles se raidissent. « On essaie de ne pas aller vers les extrêmes », dit Sarah. « Reconquête, ce n’est pas mon truc », souffle Françoise, retraitée du secteur bancaire et électrice de droite, devant les petits chalets de bois. Il reste encore du chemin pour convaincre les électeurs du bien-fondé de ce mariage municipal.