Si les militants l’adoptent, le projet d’union entre socialistes et écologistes, rejoints par les communistes, pourrait propulser Emmanuel Grégoire en tête du premier tour des municipales. Mais il laisse plusieurs questions sensibles en suspens.

« Il faut atterrir avant les fêtes ». Il y a quelques jours, ce cadre écologiste en était presque à brûler des cierges. Comme la plupart de ses congénères de la gauche parisienne, il oscillait entre la nécessité de parvenir à un accord au premier tour des municipales de mars avec les socialistes, afin d’arriver devant Rachida Dati, et la difficulté de marier le socialiste Emmanuel Grégoire avec l’écologiste David Belliard. Les deux camps ont fini par atterrir, ou presque : la tête de file écolo à Paris a annoncé ce matin sur France Info qu’un projet d’accord serait soumis, d’ici ce soir, aux militants écologistes et socialistes. « Je peux le dire : cela va être adopté et c’est historique », salue une proche de Grégoire.

Il règne dans les deux formations une forme de soulagement. Comme pour montrer l’ampleur de la tâche accomplie, on parle à tout bout de champ d’accord « historique ». Pour la première fois à Paris, socialistes et écologistes, auxquels sont d’ores et déjà presque alliés communistes et militants de Place Publique (le parti de Raphaël Glucksmann), devraient partir unis au premier tour.

Longues négociations

Depuis le début de l’été, les deux camps négocient, soit lors de réunions au local de campagne d’Emmanuel Grégoire, rue Saint-Ambroise (11e arrondissement), soit de façon plus informelle par textos et discussions en direct.

Tout le monde se connaît bien. C’est fluide

Un cadre écologiste

Les trois patrons de la fédération parisienne du PS, Lamia El Aaraje, Emma Rafowicz et Maxime Sauvage, sont depuis près de six mois à la manœuvre côté Emmanuel Grégoire, alors que l’écologiste Anne-Claire Boux, élue au conseil de Paris, rapporte directement à David Belliard, lui-même très investi dans les négociations. « Mais tout le monde se connaît bien depuis des années, confie un cadre écolo. C’est très fluide. On n’a pas besoin de rendez-vous pour se voir et échanger ».

Les discussions furent longues, car plusieurs points devaient être débattus. Le programme, bien sûr. Le protocole d’union liste les points d’accord, comme l’objectif de 40 % de logements sociaux (sans date précisée), mais aussi de désaccords. Ils sont assez nombreux, et renvoyés à une discussion ultérieure, comme sur la question épineuse de la gratuité des bus (les écolos sont pour, les socialistes pour mais pas pour tous).

La mairie du 11e en jeu

Autres sujets au menu des longs pourparlers : la gouvernance de la campagne, mais aussi ce qu’on appelle pudiquement le « dispositif humain ». Autrement dit, qu’offrir aux écologistes pour qu’ils se rallient ? Or ces derniers sont plutôt gourmands. Au début de l’été, plusieurs sondages donnent David Belliard devant son rival socialiste (encore inconnu) au premier tour de l’élection municipale.

L’entourage du candidat écologiste, adjoint d’Anne Hidalgo à l’Hôtel de ville, se montre menaçant. La perspective d’une liste indépendante au premier tour est agitée. « Les conditions d’un accord ne sont pas réunies, explique un conseiller de Belliard à la fin de l’été. Un élément-clé n’a par exemple pas été évoqué : en quoi faire un accord avec les socialistes au premier tour facilite la victoire de la gauche au second ? ».

Jusqu’à ces dernières semaines, David Belliard se sent fort. Il demande aux socialistes de lui céder une troisième mairie, celle du 11e, en plus des deux que les écologistes détiennent déjà (celles des 12 et 14e arrondissements). Le candidat se verrait bien à la tête de la mairie dirigée par François Vauglin, un bastion du parti socialiste. Les discussions coincent. Le maire PS n’entend pas céder son fauteuil. On évoque d’autres lieux d’atterrissage pour les écologistes, comme les mairies du 18e et du 10e. Mais, dans le 18e, l’hypothèse provoque la foudre de trois figures historiques du PS : Bertrand Delanoë, l’ancien maire de Paris, Lionel Jospin, ex-premier ministre et Daniel Vaillant, ex-ministre de l’Intérieur et ancien maire du 18e, font pression pour que l’arrondissement, dans lequel ils ont tout trois milité, reste au PS.

Des socialistes agacés

La fermeté des écologistes agace alors les socialistes. « Mi-novembre, alors qu’on a quasiment signé un accord avec le PCF et Place Publique, on n’attend plus les écologistes, qui veulent toujours y aller seuls, raconte une ponte socialiste. Mais les voilà qui reviennent pour discuter. On suspend donc les discussions avec les communistes et Place Publique ! ». Finalement, c’est bien la mairie du 11e qui devrait échoir aux écologistes.

Dans le camp écolo, on finit par accepter de toper, même si certains auraient aimé une quatrième mairie dans la corbeille. Là encore, les Verts s’appuient sur un récent sondage paru ce week-end dans Le Parisien, qui donne 20 % à Emmanuel Grégoire au premier tour, mais tout de même 12 % à David Belliard. « Au vu du ratio 20/12, on est sous-traité en matière de mairies, regrette un cadre écolo. On aurait aimé une quatrième ».

La question des places au Conseil de Paris provoque aussi des tensions. Si David Belliard cède à Emmanuel Grégoire la place de tête de file de la liste d’union — il n’en a d’ailleurs jamais fait un préalable –, il entend être payé de retour par un bon nombre de places éligibles accordées sur cette liste aux écologistes. Les socialistes ont déjà voté la leur. Elle leur assure, en cas de belle victoire, une cinquantaine de places au Conseil de Paris (ils sont 41 aujourd’hui). Il faudra donc faire de la place pour les nouveaux partenaires, mais à quelle hauteur ?

Des places très prisées

Problème : quelques jours avant l’accord, les écologistes n’ont toujours pas adopté leur propre liste. La première a en effet été retoquée par les instances. « Elle n’aurait pas respecté les règles internes, comme un certain pourcentage de candidats issus de chaque camp à la primaire, ou de personnes racisées ! », rigole, un peu déconcerté, un haut gradé socialiste.

De surcroît, tout le monde veut la même part du gâteau, ce qui complique les négociations. La réforme de la loi PLM a en effet changé la donne : les Parisiens voteront d’une part pour des listes par arrondissement, d’autre part pour une liste de 163 noms qui siégeront, pour les heureux élus, au Conseil de Paris. Les mairies d’arrondissement perdent donc de leur attractivité au profit de celle de Paris. Difficile, dans ces conditions, d’offrir comme un lot de consolation des places pour devenir conseiller d’arrondissement à des candidats qui se voient déjà siéger dans le bel hémicycle tout en boiseries et verrières du Conseil de Paris…

Il s’agit donc de faire entrer au chausse-pied de nouveaux candidats sur la liste principale du PS, dont des communistes, des fidèles de Glucksmann, et peut-être d’ex-insoumis de l’Après. Finalement, selon un projet soumis aux écologistes le 10 décembre, David Belliard devrait atterrir à la troisième place, derrière Emmanuel Grégoire et Lamia El Aaraje, adjointe et proche d’Anne Hidalgo. Les écologistes obtiendraient, au total, quelque 35 places éligibles sur la liste d’Emmanuel Grégoire (ils sont 21 membres du Conseil de Paris pour la mandature en cours), et un nombre plus important qu’aujourd’hui de conseillers d’arrondissements.

Désaccords sur LFI

L’inflammable question du second tour s’invite aussi durant les pourparlers. À la tête d’une liste d’union, Emmanuel Grégoire devra-t-il tendre la main à l’insoumise Sophia Chikirou, possiblement qualifiée pour le second tour ? Le candidat socialiste a dit et redit que jamais il ne ferait d’alliance avec LFI. Belliard, de son côté, n’a jamais fermé la porte.

Il est tiraillé dans son propre camp : certains militants, notamment ceux qui l’ont soutenu durant la primaire écologiste, veulent toper avec les insoumis. Le protocole d’accord entre les deux partis reste donc ambigü. Le texte dispose ainsi que « les partenaires s’engagent à tout faire pour qu’il n’y ait qu’une seule liste de gauche au 2nd tour ». Constat amer du conseiller d’un élu socialiste à la lecture de l’accord : « Ils font ce qui était prévisible : un bloc à gauche, très à gauche. Bonne chance à eux pour l’étape du second tour alors que Belliard parle déjà de l’union de toute la gauche ! ».

Emmanuel Grégoire a aussi dû donner aux écologistes des gages sur sa droite. À leur demande, il est fait mention, dans le protocole d’accord, qu’il n’y aurait pas d’accord de second tour avec le candidat Horizons, Pierre-Yves Bournazel. « Belliard a peur de se retrouver dans un truc de merde avec Grégoire et Bournazel », glissait un membre de l’équipe de campagne de Sophia Chikirou la semaine dernière.

En privé, le candidat écolo juge qu’il faut mener une campagne plus ancrée à gauche que celle d’Emmanuel Grégoire, qui avait envoyé des clins d’oeil à l’électorat centriste cet été. « On peut préférer Bournazel à Chikirou, mais notre électorat est plus à gauche », grinçait-t-on dans l’entourage de Belliard début décembre.

Mais il y a quelques jours, un important écologiste reprochait à l’inverse à David Belliard de faire preuve de jusqu’au-boutisme. « A Paris, le sujet qui bloque c’est David Belliard. Dans leurs propositions, les socialistes nous servent plutôt bien, le problème est comment tu fais atterrir David Belliard. Le meilleur deal serait de lâcher un arrondissement. Il faut atterrir avant les fêtes ». Sauf vote contraire des militants ce soir, tout le monde aura atterri.