Ce serait unique en France : l’Institut du cancer de Montpellier (ICM) veut construire un complexe médico-économique dédié à une approche totalement novatrice du cancer, la BNCT. Très efficace, avec peu ou pas d’effets secondaires, et surtout utilisable contre des cancers au très mauvais pronostic, ce traitement élimine les cellules cancéreuses sensibilisées préalablement par l’injection d’un composé minéral à base de bore, puis soumises à une irradiation de neutrons.

Le rendez-vous était discret, il s’est déroulé dans une ambiance feutrée diamétralement opposée au coup de tonnerre qui se prépare à Montpellier dans la lutte contre le cancer. Ce mercredi 17 décembre, la direction de l’Institut du cancer de Montpellier (ICM) et la société américaine TAE Life Sciences, basée à Santa Monica (Californie) ont signé un contrat d’engagement (1) destiné à faire émerger au coeur de l’établissement, à l’horizon 2027, un pôle totalement innovant dédié à une nouvelle approche prometteuse des cancers agressifs et incurables, la thérapie par capture neutronique du bore, ou BNCT.

Le principe, développé jusqu’ici essentiellement en Asie, au Japon et en Chine, est simple, sur le papier : le patient reçoit une injection à base de bore, un composé minéral non radioactif déjà utilisé dans le domaine de la santé, pour la minéralisation osseuse par exemple. Associé à des acides aminés, le bore pénètre en priorité dans les tumeurs.

« La machine de la deuxième chance »

Une fois la cible ainsi définie, l’exposition du patient à une radiothérapie à base de neutrons (alors que ce sont aujourd’hui des rayons de photons ou d’électrons qui sont utilisés pour détruire les cellules cancéreuses), entraîne la destruction des cellules malades. C’est l’association du bore et des neutrons qui déclenche le procédé, avec une efficacité accrue : « On multiplie par trois les effets des traitements actuels », assure David Azria, chef de service du département d’oncologie radiothérapie de l’ICM, qui porte le projet.

Marc Ychou, directeur de l’ICM, et Robert Hill, numéro 2 de la société TAE Life Sciences signent le contrat d’engagement, mercredi 17 décembre, à l’ICM, en présence de Michaël Delafosse, maire de Montpellier et président de la Métropole, François Xavier Lauch, préfet de l’Hérault, et David Azria, directeur scientifique de l’ICM.

Marc Ychou, directeur de l’ICM, et Robert Hill, numéro 2 de la société TAE Life Sciences signent le contrat d’engagement, mercredi 17 décembre, à l’ICM, en présence de Michaël Delafosse, maire de Montpellier et président de la Métropole, François Xavier Lauch, préfet de l’Hérault, et David Azria, directeur scientifique de l’ICM.
Midi Libre – S.G.

Récidives de cancers ORL, du cerveau (glioblastomes), de sarcomes, ainsi que cancers du foie et du pancréas seront les premières indications, « ce sera la machine de la deuxième chance », résume le Pr Azria, qui travaille depuis six mois sur le projet. Pour lui, c’est « la radiothérapie du nouveau millénaire ». Il est soutenu par les sociétés savantes, les associations de patients, les collectivités locales et l’État, en première ligne pour boucler un projet médico-économique ambitieux : « On a dix mois pour réunir le financement, après ce délai, TAE pourra se tourner vers un autre partenaire », précise l’oncologue. Le budget est évalué à 45 millions d’euros.

 

Laetitia Levère, présidente de l’association Des étoiles dans la mer : « Un énorme espoir »

« On va suivre cette perspective de très près », annonce Laetita Levère, présidente de l’association Des étoiles dans la mer, née à Montpellier, pour fédérer les acteurs de la lutte contre le glioblastome, « la tumeur cérébrale maligne la plus agressive et la plus fréquente chez l’adulte », explique l’association sur son son site.

« Incurable », cette maladie touche plutôt des hommes âgés de 40 à 75 ans, sans facteur de risque identifié, 3500 nouvelles personnes chaque année en France. Son incidence progresse, avec un nombre de cas multiplié par quatre entre 1990 et 2018, indique Santé publique France.

Le pronostic est « sombre » : l’espérance de vie médiane est de 15 à 17 mois, et le taux de survie de 5 % à cinq ans, rappelle Laetitia Levère, qui « ne doute pas que le projet se concrétisera » à Montpellier. « On attend une nouvelle comme celle-ci depuis si longtemps. C’est un énorme espoir. Pouvoir un jour utiliser le mot curable alors que le diagnostic est aujourd’hui quasiment une sentence de mort, ne plus être sur quelque chose qui est aujourd’hui de l’ordre de la fatalité, c’est fou ! », régit Laetitia Levère, très enthousiaste à la perspective d’un accès au BNCT à Montpellier.

Une filière de conditionnement de bore

Quarante-cinq millions, c’est à la fois beaucoup et si peu compte tenu des enjeux, que David Azria décline les uns après les autres. D’abord, « favoriser une technologie avec moins d’effets secondaires, sachant que les données des études menées en Asie montrent qu’ils sont très faibles ». Ensuite, « offrir des perspectives à des malades atteints de cancers à très mauvais pronostic », qui sont aussi « un des enjeux prioritaires de la stratégie décennale de lutte contre les cancers 2021-2030 ». Et ramener ces patients aujourd’hui, inscrits dans des filières « de soins palliatifs vers du soin curatif ». Enfin, cette « innovation de rupture », un changement complet de stratégie plus qu’une amélioration de procédés qui existent déjà, débouchera sur « le développement d’une filière médico économique avec une société américaine ».

Car deux dynamiques sont à l’oeuvre dans le projet, baptisé Amber : outre le développement d’une filière de soins innovants, la création à Montpellier d’une filière de traitement de bore pour l’Europe. Une gamme de produits est à imaginer à partir de la matière brute (présente notamment dans le sol aux États-Unis, en Turquie, en Chine) sans se limiter à la combinaison bore/acide aminé car « certains cancers ont très peu de récepteurs aux acides aminés. C’est le cas du cancer du pancréas et du cancer du foie. Il faut développer des cibles adaptées », insiste le Pr Azria, qui veut créer, autour du bore, une « filière d’alphathérapie », technologie novatrice pour atteindre au plus juste la cellule cancéreuse.

« Des contacts avec un hôpital dans le Wisconsin »

Cette perspective séduit particulièrement Robert Hill, de TAE, qui a fait le déplacement à Montpellier mercredi. Séduit à la fois par le grand vaisseau ICM, avec son unité d’hospitalisation, ses unités de recherche et son centre de prévention, par l’écosystème MedVallée et les réseaux nationaux activés via le collectif Unicancer, l’Américain ne cache pas ses espoirs et son enthousiasme.

BNCT : comment ça marche.

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Antoine Llop

 

Mais pourquoi pas monter ce projet dans son pays ? « Parce qu’aux États-Unis, il faut faire de l’argent tout de suite ! Les choses sont en train d’évoluer, on vient de nouer des contacts avec un hôpital dans le Wisconsin… » Pour l’instant, Montpellier a une longueur d’avance, et de sacrés atouts. Le préfet de l’Hérault François-Xavier Lauch, président du conseil d’administration de l’ICM, confirme « l’intérêt de l’État ». « Ce qui peut se passer à Montpellier est d’envergure nationale, et même européenne ». Il « y croit beaucoup ».

(1) Le maire de Montpellier et président de la Métropole Michaël Delafosse, le sénateur de l’Hérault Jean-Pierre Grand et le préfet de l’Hérault François-Xavier Lauch (en partance pour le Nord-Pas-de-Calais) étaient présents à la signature du contrat d’engagement, mercredi, à l’ICM. La Région était représentée.