
Une grande partie de l’équipe des Girondins de la saison 1984-1985 était présente aux Oscars Sud Ouest du sport lundi 15 décembre à Bordeaux.
Claude Petit / SUD OUEST
De la feuille de match du fameux match – seulement 13 joueurs à l’époque – il a élargi les « convocations » au groupe de la saison. Dans un tableau Excel, il a méticuleusement noté les coordonnées, les rappels à effectuer et les réponses. Mais pas besoin de leur dire deux fois : tous ont répondu présent spontanément, des quatre coins de France…

Une grande partie de l’équipe des Girondins de la saison 1984-1985 était présente aux Oscars Sud Ouest du sport lundi 15 décembre à Bordeaux.
Claude Petit / SUD OUEST
De la feuille de match du fameux match – seulement 13 joueurs à l’époque – il a élargi les « convocations » au groupe de la saison. Dans un tableau Excel, il a méticuleusement noté les coordonnées, les rappels à effectuer et les réponses. Mais pas besoin de leur dire deux fois : tous ont répondu présent spontanément, des quatre coins de France – Specht de Strasbourg, Tigana de Cassis, Girard de la région nîmoise, Audrain d’Angers, etc – et même d’Allemagne pour Dieter Muller. Auteur du premier but, l’attaquant a finalement dû renoncer pour raisons de santé mais a pris soin de laisser un message vidéo de soutien, comme Aimé Jacquet le coach ou le défenseur Gernot Rohr, retenu au Maroc par un stage de préparation à la Coupe d’Afrique des Nations avec sa sélection du Bénin.
« Vous imaginez organiser ces retrouvailles sans inviter Marius ? » (Giresse)
Marius Trésor est là aussi, ému par l’invitation alors qu’une blessure au dos l’avait contraint à arrêter sa carrière au début de l’année 1984. Mais Giresse avait vite réglé le (non) débat : « Vous imaginez organiser ces retrouvailles sans inviter Marius ? » Franchement, non. Le Montois Bernard Gimenez s’excuse par texto, forfait à cause des barrages des agriculteurs en colère et on imagine que ça lui coûte.

Bernard Lacombe, l’un des joueurs bordelais de l’époque qui sont décédés.
Archives Sud Ouest
L’hommage aux disparus
Ce sont trois noms, trois amis qu’ils n’oublieront jamais. les Girondins de Bordeaux 1985 ont perdu trois des leurs : le gardien Dominique Dropsy (7 octobre 2015), le milieu portugais Fernando Chalana (10 août 2022) et plus récemment l’attaquant Bernard Lacombe (17 juin 2025). « Il nous en manque et on ne peut pas faire autre chose que le regretter profondément », leur a rendu hommage Alain Giresse avec pudeur et émotion dans son mot d’accueil.
Giresse à la baguette
Et nous voilà donc, ce lundi 15 décembre, dans un salon de la Cité du vin, grand comme un vestiaire, jusqu’au paper-board posé dans un coin, dont on croirait qu’il va dévoiler l’équipe qui va bientôt entrer sur la pelouse du Parc Lescure pour écrire l’une des plus belles pages de l’histoire des Girondins malgré l’élimination.
En un instant, comme par magie, retour 40 ans en arrière. Discours du capitaine Giresse « heureux de se retrouver tous même si certains ont du mal à se remémorer certains matchs (rire) ». Comme sur le terrain, Jean Tigana joue le une-deux : « Je ne sais pas si c’est la meilleure saison qu’on ait faite aux Girondins, parce qu’on a réalisé le doublé (coupe-championnat NDLR) l’année d’après et tu étais parti, Alain ! » Rire général, le ton est donné, une bonne couche de chambrage sous l’émotion.
« À l’aller, on avait eu un arbitrage assez surprenant : le problème, c’est que nous, on avait Opel pour sponsor et eux, Ferrari » (Jean Tigana)

Jean-Christophe Thouvenel, René Girard, Laurent Lassagne et Jean Tigana entourent Bernard Michelena, l’adjoint de l’entraîneur Aimé Jacquet.
Claude Petit / SO

Marius Trésor, Alain Giresse et Jean Tigana redécouvrent la Une de Sud Ouest du 25 avril 1985.
Claude Petit / SO
Et puis très vite, l’entrée dans le match. Une photo des archives de « Sud Ouest » montre Rohr, Girard et Lacombe, le regard noir comme l’orage, qui va bientôt tomber sur les Turinois. Vexés les Girondins par la leçon du match aller au Stadio communale de Turin (0-3) ? « On était remontés, on avait eu un arbitrage assez surprenant : le problème, c’est que nous, on avait Opel pour sponsor et eux, Ferrari », grince Tigana. À Belin-Béliet, où Aimé Jacquet avait l’habitude d’organiser les mises au vert, la révolte monte au fil des heures.
Les 28 points de suture de Girard
René Girard n’avait pas besoin de cela pour se mettre en condition mais il n’a pas oublié la béquille et les 28 points de suture causés par une semelle de Cabrini qui l’ont obligé à quitter le terrain à la mi-temps, à l’aller. « Il avait été « opéré » dans le vestiaire par le docteur Boutges et son fils », raconte Bernard Michelena, l’adjoint d’Aimé Jacquet, moustache et souvenirs intacts à 83 ans. « J’avais confiance ! », dit Girard avec une grimace qui raconte le contraire. Le plus fou, c’est qu’il sera bien au rendez-vous deux semaines plus tard. « J’ai passé quinze jours aux soins, j’ai dit à Aimé : je joue. Pour dire jusqu’où tu peux aller… »
Mais cette fois, pas question de plaisanter avec Platini comme avant le match aller. « Je croise Michel dans le paddock, je lui tends la main et là, je sens qu’on me retient le bras », raconte Giresse. C’était Girard, garde du corps attitré du meneur de jeu des Girondins, sur le terrain et en dehors, ce jour-là : « J’ai eu un réflexe malheureux (sourire) et je lui ai dit : aujourd’hui, on ne salue personne. »
À tel point que dans le courant du match, Giresse se surprend à refuser, encore, la main de son capitaine de l’équipe de France sacrée champion d’Europe quelques mois plus tôt. « On avait conditionné Gigi ! » Ils se marrent encore, sous le regard bienveillant du chroniqueur de Sud Ouest de l’époque, André Latournerie.

Michelena et Giresse discutent avec André Latournerie, journaliste Sud Ouest de l’époque, Thierry Tusseau avec Hassan Hanini.
Claude Petit / SO

Thierry Tusseau avec le kiné de l’époque Dominique Delsol, que les joueurs avaient tenu à inviter.
Claude Petit / SO
Les premiers contacts du match sont durs. Trop laissé libre à l’aller, Platini collectionne les tacles appuyés de Rohr et Girard. « Vous êtes vraiment sûrs que c’était moi ? », rigole le Gardois. « Platoche » se fait encore chambrer 40 ans plus tard. « Ne l’écrivez pas (sic), mais il était très pâle ce soir-là non ? », fait mine de s’interroger Girard. « Il ne veut pas se souvenir du match parce qu’il n’avait pas été bon, il a eu peur », appuie Specht.
« Il parlait alsacien sur le terrain, et quand Léo parle alsacien, c’est qu’il y a danger ! » (René Girard)
Car même le placide stoppeur est en mode combat ce 24 avril 1985. Il raconte de sa voix douce : « Je ne me souviens pas de tout mais Paolo Rossi (meilleur buteur de la Coupe du monde et Ballon d’Or 1982, NDLR) est sorti vite, je crois. On m’avait allumé avant le match. Il y en a un dans l’équipe qui savait y faire et qui m’avait dit : celui-là, on ne veut pas le voir ! » Girard, qui se sent visé, sourit : « Il parlait alsacien sur le terrain, et quand Léo parle alsacien, c’est qu’il y a danger ! »
Le premier but de Muller (24e minute), après un contrôle en pivot sur un centre en retrait de Lacombe, fait encore monter la température d’un Parc Lescure en ébullition. « La Juve, ce n’est pas une équipe que tu jongles en marchant. Quand on marque, c’était fabuleux », raconte Girard. L’attaquant Michel Audrain est admiratif depuis le banc des remplaçants : « Avec Aimé et ces joueurs avec un gros palmarès, on savait qu’on était capables de tout. Ce qui me revient, c’est la frappe de Battiste et l’occasion de Jean pour le 3-0. »
Le « miracle » de Bodini
Ah cet arrêt de Bodini à 2-0. Tigana en mode Pagnol : « Oh, le gardien fait un miracle, la frappe était imparable ! » Chambrage général. « Le gardien n’a même pas eu à plonger », rigole Thierry Tusseau.
Le momentum est passé, c’est la Juventus qui se qualifie pour une finale dramatique contre Liverpool au stade du Heysel de Bruxelles (1). À la sortie du terrain, ce goût amer « d’avoir échoué au sommet de l’Europe ». « Quand je perds, je ne parle à personne, même pas à ma femme », grimace Tigana.
Mais 40 ans plus tard, ils sont liés à vie, avec la promesse de se revoir bientôt car le temps file vite. Léonard Specht soumet l’idée d’organiser son jubilé à Mommenheim, son village en Alsace. « On viendra seulement si c’est en août car il y neige même en juillet », chambrent Giresse, Tigana et Girard.
Coéquipiers un jour, coéquipiers toujours.