Auditionnée par la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, Sibyle Veil a défendu le groupe public face aux accusations d’élitisme, de coût excessif et de partialité, tout en assumant l’affaire Thomas Legrand.

Olivier Ubertalli

Publié le 18/12/2025 à 07h42

Radio France CEO Sibyle Veil attends during a hearing before an enquiry commission of the National Assembly, on the neutrality, operation, and funding of public broadcasting in Paris, on December 17, 2025.  ' Stephane Lemouton/SIPA//LEMOUTONSTEPHANE_251217C020/Credit:Stephane Lemouton/SIPA/2512171757

À l’Assemblée nationale, Sibyle Veil est venue contester l’image d’un service public élitiste, hors-sol, trop coûteux et idéologiquement marqué à gauche. © Stephane Lemouton/SIPA

Après Delphine Ernotte, Sibyle Veil. À l’Assemblée nationale, l’audition de la PDG de Radio France par la commission d’enquête sur l’audiovisuel public a pris des allures de grand oral de défense du groupe public, dont la dotation publique s’élève à 645 millions d’euros. Face à Charles Alloncle, rapporteur UDR très combatif, Sibyle Veil est venue contester l’image d’un service public élitiste, hors-sol, trop coûteux et idéologiquement marqué à gauche. « Si c’est un club, alors c’est un club très ouvert », souligne-t-elle, chiffres d’audiences et exemples à l’appui, tout en se retrouvant sous le feu des questions sur l’affaire Thomas Legrand, les sanctions de Jean‑François Achilli, les congés des journalistes, ou les chroniques de Sophia Aram sur France Inter, qui est également éditorialiste au Point.Sibyle Veil commence par rappeler son mantra. Pour elle, Radio France n’est ni un bastion parisien fermé ni un luxe fiscal. Elle aligne les chiffres : 81 % des auditeurs vivent hors de Paris, un tiers des salariés aussi, plus de 700 heures de reportages de terrain sont produites chaque mois. Trois Français sur quatre consomment les contenus du groupe au moins une fois par mois. « Si c’est un club, alors c’est un club très ouvert », martèle-t-elle. Côté facture, elle ramène le débat au centime près. « Radio France coûte 80 centimes par mois et par Français », pour des milliers d’heures d’information originale, des enquêtes, 44 locales, plus de 500 heures de programmes de savoir par semaine et quatre formations musicales en tournée dans les villes moyennes.L’affaire Legrand : l’argumentaire de VeilTrès vite, la séance se tend sur le terrain politique. Charles Alloncle, rapporteur UDR, assume que son tweet, où il évoquait autour de l’affaire Patrick Cohen-Thomas Legrand un possible « détournement de fonds publics à des fins électorales », est « parfaitement vrai ». Face à lui, Sibyle Veil entreprend de démonter méthodiquement le soupçon. Elle rappelle d’abord que Thomas Legrand « n’a plus aucun contrat avec Radio France depuis le 31 août » et qu’il a démissionné de la rédaction de France Inter en 2022. « J’étais étonnée de lire notamment dans les articles d’Europe 1 qu’il était encore présenté comme journaliste politique à France Inter, alors qu’il est éditorialiste à Libération », glisse-t-elle. L’émission d’histoire des idées politiques qu’il animait s’est arrêtée en juin et, explique-t-elle, il « ne représentait pas la ligne éditoriale de France Inter » et « n’avait pas d’influence » sur cette ligne.Sur la fameuse vidéo tournée à son insu dans un café parisien avec des élus socialistes, la PDG estime que « le soupçon de complot politique ne tient pas ». « Cette vidéo a été instrumentalisée, on a essayé de lui faire dire des choses qui, confrontées à la réalité des faits, ne tiennent pas », affirme-t-elle, en soulignant que Radio France a « immédiatement pris ses responsabilités » en suspendant Thomas Legrand à titre conservatoire et en mettant fin à toute collaboration. Patrick Cohen, lui, n’a pas été sanctionné : « Il ne dit rien dans cette vidéo et ne semble pas souscrire aux propos tenus », justifie-t-elle, renvoyant à la différence de situation entre les deux journalistes.Le cas AchilliLa patronne de Radio France s’en prend aussi aux méthodes ayant permis la diffusion de conversations privées, notamment entre Thomas Legrand et l’ancienne patronne de France Inter Laurence Bloch, aujourd’hui retraitée. « Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit, je n’étais pas à la terrasse du café », lâche-t-elle, avant d’ajouter, ironique : « Je lui conseillerais volontiers d’arrêter d’aller dans les cafés puisqu’il doit y être enregistré. » Ces procédés lui « font penser à la RDA, quand tout le monde était sur écoute », dit-elle, en dénonçant la révélation de rendez-vous privés. Le président de la commission, Jérémie Patrier‑Leitus, abonde en son sens. Le député Horizons « conteste fermement les méthodes » consistant à mettre sur la place publique des échanges de ce type.Sur le cas de Jean‑François Achilli, journaliste politique licencié pour faute grave comme Le Point l’a révélé après un projet avorté de collaboration avec Jordan Bardella pour un livre, évoqué dans Le Monde, et des activités de média training. Pourquoi le sanctionner pour des faits extérieurs à l’antenne, quand d’autres ne le sont pas ? « Il faut regarder la situation de Jean‑François Achilli au regard de nos règles déontologiques », répond Sibyle Veil. Elle rappelle l’existence d’un corpus interne sur les conflits d’intérêts et le devoir de réserve. « Je les ai appliquées pour Jean‑François Achilli comme je les ai appliquées pour les autres salariés de Radio France », insiste-t-elle. « Ce n’est pas de gaieté de cœur qu’on se sépare d’un journaliste qui a travaillé pendant aussi longtemps sur nos antennes », ajoute-t-elle, en revendiquant des décisions individuelles parfois « incomprises » pour éviter un soupçon sur le collectif qui nuirait à la confiance du public.« France Inter n’est ni de droite ni de gauche »Sur la neutralité politique des antennes, le rapporteur pousse l’offensive un cran plus loin. Selon lui, trop de cadres de Radio France seraient issus de la galaxie socialiste. « Qu’est-ce que vous répondez à cette hégémonie des socialistes qui représentent moins de 2 % aux dernières élections présidentielles ? » attaque-t-il. Sibyle Veil réplique en invoquant la « liberté de conscience » des salariés, l’unique critère devant être, selon elle, leur « professionnalisme ». Elle rappelle que, dans le même temps, des articles accusent France Inter tantôt d’être trop à gauche, tantôt de « glisser vers la droite ». « Il y a une lecture extrêmement polarisée de ce qu’est France Inter », regrette-t-elle.La question du public de la station est également convoquée : comment expliquer que 70 % des auditeurs de France Inter aient voté à gauche en 2024, si la ligne n’est pas de gauche ? Sibyle Veil répond en déplaçant le curseur : la radio est, depuis plusieurs années, la plus écoutée de France, signe qu’« elle a su donner des raisons à chacun » de la choisir. « France Inter n’est ni de droite ni de gauche », martèle-t-elle. Le succès de la chaîne viendrait surtout, selon elle, de la force de ses tranches d’information, « professionnelles et fiables », que les auditeurs identifient comme un « média de confiance ». Les émissions culturelles, ajoute-t-elle, « ne peuvent pas être qualifiées politiquement ».La Palestine, Sophie Aram, Guillaume Meurice…Les députés s’attardent aussi sur des séquences controversées. Charles Alloncle met en cause l’invitation répétée du journaliste palestinien Rami Abou Jamous, qui a contesté sur France Culture la qualification terroriste du Hamas et tenu des propos assimilés à des thèses complotistes sur le 7 Octobre et le 11 Septembre. Sibyle Veil défend ses équipes. « Il y a bien eu, comme c’est le devoir de nos journalistes, une contradiction en temps réel », assure-t-elle, citant Guillaume Erner. Radio France, insiste-t-elle, s’efforce de « représenter l’ensemble des points de vue tant que ce n’est pas contraire au droit et à la science ». Selon elle, le « caractère complotiste » des propos de l’invité « n’est pas attesté à ce jour », faute de quoi il n’aurait pas été à l’antenne.Comme à son habitude, la députée LFI Ersilia Soudais ouvre un autre front en qualifiant les chroniques de Sophia Aram de « racistes », déclenchant une vive réaction du président de la commission. « On n’est pas là pour insulter les salariés de l’audiovisuel public de racistes », la recadre Jérémie Patrier‑Leitus, qui lui demande de distinguer critique éditoriale et mise en cause personnelle. La même députée met aussi en cause la baisse d’audience de France Inter depuis le licenciement de l’humoriste Guillaume Meurice et ironise sur la formule de Veil selon laquelle France Inter n’est « ni de droite ni de gauche », assimilée à un slogan macroniste. La PDG s’en tient à un argument quantitatif. « Guillaume Meurice a quitté l’antenne en juin 2024 et la saison suivante a été la meilleure pour France Inter », affirme-t-elle, jugeant impossible d’établir une corrélation simple entre sa présence et les audiences. Elle regrette en outre que l’humoriste n’ait « cessé de dénigrer l’entreprise » après la première sanction, tout en réitérant la blague épinglée par l’Arcom.Un modèle social en questionLes députés s’attaquent aussi au “modèle social” de Radio France. Charles Alloncle dénonce des avantages « exorbitants ». « Quatorze semaines de congés payés pour les journalistes de Radio France, douze semaines pour le personnel », dit-il, allant jusqu’à parler de salariés « en vacances un jour sur trois », loin du droit commun. Sibyle Veil concède des « horaires atypiques » nécessitant des temps de repos et de récupération, mais assure que des réformes sont en cours. « Nous avons négocié à l’été 2024 une réforme de nos jours de congé pour limiter notamment les jours qui peuvent être épargnés annuellement. C’est un sujet que nous avons bien à l’esprit et que nous discutons avec nos organisations syndicales », insiste-t-elle. Marie Message, directrice générale adjointe de Radio France, rappelle que « beaucoup de [leurs] salariés travaillent la nuit », pour justifier primes et compensations.La PDG revient enfin sur le rôle du service public dans un contexte de désinformation massive. Elle cite plusieurs enquêtes où les rédactions de Radio France ont mis au jour des opérations d’influence étrangères, notamment celles sur les étoiles de David taguées à Paris, révélant une opération coordonnée par des réseaux liés à la Russie, ainsi que des sujets sur le danger des eaux Nestlé, l’ampleur de la prostitution des mineures placées, et l’investissement de la « big tech » dans les écoles. La dirigeante met en garde contre des campagnes qui constituent, à ses yeux, « un souci majeur pour l’équilibre de nos démocraties ». « C’est le moment où il faut défendre le service public de l’information », plaide-t-elle, qualifiant Radio France d’« outil souverain, indépendant », « plus que jamais indispensable ».120 millions d’économiesAu fil de l’audition, Sibyle Veil met en avant un groupe public Radio France moderne, maîtrisé, réformateur – « 120 millions d’euros d’économies en dix ans, soit 20 % du budget » – et assume des sanctions individuelles au nom d’un corpus déontologique renforcé. Elle dénonce ce qu’elle perçoit comme des procès d’intention et des méthodes intrusives. Une ligne de crête qui résume bien l’enjeu de la commission : savoir si l’audiovisuel public est un club fermé à démanteler, ou, comme elle le répète, un « club très ouvert » dont il faudrait plutôt consolider les murs.