Par

Antoine Blanchet

Publié le

18 déc. 2025 à 20h02

Le box vitré est plein à craquer. Cinq hommes et une femme s’y entassent sous les yeux d’une salle comble et de juges aux yeux las. On les soupçonne d’avoir empoisonné le coeur vibrant de Paris. Ce jeudi 18 décembre 2025, le tribunal correctionnel les juge pour avoir vendu du crack dans le quartier des Halles. Ces derniers mois, l’insécurité dans ce lieu hyperfréquenté était pointée du doigt. Une cellule a par ailleurs été mise en place par le parquet afin de lutter contre les trafics et les violences. 

Le sextuor jugé est le résultat de ce renforcement policier dans la zone. De nombreuses surveillances et des centaines de pages d’écoutes téléphoniques ont permis ce coup de filet pour le moins hétéroclite. On y trouve un « général » accro aux paris sportifs, un escort boy en lutte contre ses démons ou encore une mère de famille au sourire candide. Tous ont des parcours chaotiques infectés par l’addiction aux drogues. Certains ne finissent pas leurs phrases. D’autres doivent s’asseoir à cause de la fatigue. 

Sous les vitrines, l’abîme 

Tout ce petit monde a ses lieux de rencontre. Les tunnels des Halles en sont le boyau central. Dans ces souterrains situés en dessous du centre commercial, un quotidien évolue à la marge. On y fume du crack. On y dort sur des matelas souillés. On y mange avec des micro-ondes branchés aux armoires électriques. « C’est une ville parallèle. C’est une vision qui est choquante. Les conditions de salubrité sont déplorables. Il y a du deal juste en dessous des gens qui font leurs courses », affirme la procureure qui s’est rendue sur place. 

L’autre espace est en surface. Au 110 de la rue Saint-Denis se trouve l’un des centres de Soin, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA). Le lieu d’aide pour les toxicomanes est parfois un lieu de vente sous le manteau. Dans un squat juste à côté, du crack et de l’argent liquide sont découverts par les enquêteurs. 

Deux têtes de trafic identifiées 

Dans ce monde interlope, le trafic est nébuleux. Le dealer est consommateur. Le consommateur est parfois livreur. Le caillou se vend au centième de grammes. On est loin du trafic de cocaïne international. Pas de millions d’euros à dépenser dans les bars huppés de Dubaï, mais des pièces jaunes qui permettent de manger et replonger. Malgré ce brouillard, les investigations ont permis de mettre au jour deux têtes de réseau. Deux cerveaux qui seraient en concurrence pour atrophier ceux de leur clientèle.

Le premier entrepreneur de cette dope du pauvre, c’est Djibril. Selon des consommateurs de crack interrogés par les policiers, il serait présent dès 9 heures du matin dans les tunnels pour vendre son « venin ». L’individu se vanterait d’avoir « ouvert le trafic » dans le quartier. Fin novembre, son nom était déjà apparu dans un autre dossier de crack aux Halles jugé par la même chambre correctionnelle. Le second, c’est « le général ». Les multiples écoutes téléphoniques ont mis au jour un vrai business mené par le prévenu, où l’on « bloque » les toxicomanes pour avoir la primauté sur la vente. 

L’escort boy et le général 

Dans le box, les deux hommes détonnent. Contrairement à leurs voisins de comparution, ils présentent et s’expriment bien. « Vous n’avez pas l’air trop abîmé », fait remarquet la présidente à David K., alias « Djibril ».  « J’ai une forte consommation de cocaïne. Je combats mes démons. Je fais du sport, je me maintiens », répond l’homme de 32 ans. Il affirme ne pas être trafiquant. Il se présente comme escort-boy exerçant dans la crasse des tunnels. « Je me fais parfois 200 euros. Parfois rien », précise-t-il. Il affirme ne pas être Djibril. Il a bien porté ce patronyme, mais c’est du passé. Un passé tumultueux rempli de mentions au casier judiciaire. 

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Quant à son rival en business présumé, « le général », c’est la même chose. Il déclare vivre à la rue et vendre un peu de drogue mais pour dépanner. « Je donne plus que vends », assure-t-il. Les quelques milliers d’euros récupérés dans une chambre où il loge proviendraient des paris sportifs. 

« Vous savez que les paris sportifs c’est un des moyens privilégiés du blanchiment ? », lui demande la présidente. 

« Moi je sais pas je travaille pas dans le stup », affirle le prévenu. 

« Eh bien vous apprenez vite en tous cas », lui renvoie la magistrate. 

« Pas un jour où je ne consommais pas »

Le scepticisme de la juge se comprend. Les nombreux échanges retranscrits entre le général et ses soldats sont éloquents. En première ligne, sa compagne de l’époque surnommée « Shalala ». « Ça fait 40 minutes que t’es partie sale p… dépêche toi », lui lance ainsi le prévenu alors qu’elle traîne sur une vente. 

Dans le box, la jeune vendeuse présumée ne se laisse pas démonter. Consommatrice de crack depuis que sa tante lui en a proposé étant jeune, elle explique à la présidente avoir replongé à sa sortie de la prison de Fresnes il y a quelques mois. « Je prenais de la cocaïne, de l’ecstasy et de l’alcool. J’étais jamais sobre. Pas un jour ou je ne consommais pas. Je dormais pas », abonde cette mère de famille. Interpellée dans une chambre d’hôtel avec 20 grammes de galettes, elle n’hésite pas à charger ses voisins de box. « Comme je suis une femme, ils veulent rejeter la faute sur moi », s’énerve-t-elle. Les accusations suscitent des vociférations des coprévenus. La présidente doit intervenir pour calmer le jeu. 

De lourdes peines requises 

Évoqué par un des prévenus dans les interceptions téléphoniques, le mot venin est brandi par la procureure dans son réquisitoire. « Je trouve que ce terme est particulièrement imagé. Le crack est un venin en termes de santé, mais aussi un venin en termes d’ordre public », dénonce la magistrate. Si elle reconnaît que le réseau mis au jour est un trafic purement local, elle met en exergue le rôle de David K. et du « général » dans la vente de drogue. Contre le premier, elle requiert quatre ans de prison avec maintien en détention et cinq ans pour le second.

Elle demande une interdiction de paraître à Paris pendant trois ans pour les deux hommes. Quant à la compagne du général, elle demande deux ans de prison dont une année avec sursis probatoire. Quant aux trois autres prévenus, suspectés d’avoir été les petites mains du commerce, des peines allant de deux à trois ans de prison sont requises. 

Le délibéré est attendu plus tard dans la soirée. 

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