Jean Médecin, une personnalité complexe. Autoritaire et humain à la fois, distingué, intelligent, rusé, habile, florentin, tantôt centre-droite sous la IIIe République, tantôt centre-gauche sous la IVe, niçois avant tout. Et « collabo » comme certains ont pu le penser et continuent de le clamer ? « Localement, Jean Médecin a soutenu le PPF, Parti populaire français d’inspiration fasciste, sans y adhérer », admet Ralph Schor, historien niçois.
Ce que confirme Jean-Louis Panicacci, président du musée de la Résistance azuréenne de l’Arénas : « Certains ont appelé récemment à débaptiser l’avenue Jean-Médecin à cause de ses accointances avec le PPF. Mais Jean Médecin n’a jamais adhéré à ce premier grand parti d’extrême droite. Il n’était pas ‘‘collabo’’. Seulement, la plupart des gens ne sont pas d’un seul bloc et peuvent évoluer en fonction de la situation nationale ou internationale. On peut tenir compte d’une orientation et ne pas rester pour autant enferré dans une rigidité idéologique. »
Fraternité des tranchées
Jean Médecin était de ce bois-là. Pour mieux comprendre son esprit pluriel, il faut remonter à la guerre de 1914-1918. Lorsque Jean Médecin est sur le front : « à Verdun, rappelle Jean-Louis Panicacci, Jean Médecin sert sous les ordres de Pétain, alors militaire. » Et Ralph Schor d’enfoncer le clou : « Il a été un des héros. Il a fini capitaine. Et a reçu, à Nice, la Légion d’honneur au même titre que Virgile Barel, grande figure du Parti communiste français dans les Alpes-Maritimes et que Mgr Paul Rémond, évêque, Juste parmi les nations. Manifestement, si ces trois hommes appartenaient à des camps opposés, ils ont toujours eu ce qu’on nomme la fraternité des tranchées. Et comme la plupart des soldats, ils sont allés à Verdun sous les ordres de Pétain. »

Pétain le général. Pas le maréchal. Jean Médecin est fidèle au militaire. Ce qui explique probablement, plus tard, son soutien au gouvernement du maréchal Pétain, comme lors de son allocution le 22 juin 1941 à l’hôtel de ville : « Notre dévouement ne va pas seulement au maréchal Pétain, mais à son gouvernement, à son programme (…). Notre adhésion est entière, car l’intérêt national le commande (…).»
Protéger la région
Sur le fond, comme le dit Jean-Louis Panicacci, « Jean Médecin n’est pas forcément éloigné du programme idéologique de la Révolution nationale, idéologie officielle du régime de Vichy, mais ce qui interpelle Médecin, c’est que la région niçoise est menacée d’annexion de la part de l’Italie fasciste. »
Il faut peut-être aussi revenir à l’épisode Jacques Doriot, homme politique et journaliste français, figure majeure de la collaboration. À l’origine, Doriot, très ambitieux, veut être secrétaire général du Parti communiste, mais c’est Maurice Thorez qui est choisi par Staline, qui tire alors les ficelles du communisme. « Du coup, enchaîne Ralph Schor, Doriot devient fasciste et fonde le PPF en 1936. Un parti qui connaît un succès notable dans les Alpes-Maritimes. Un vent de peur de la gauche souffle sur la droite. Médecin pense que se rapprocher du PPF peut être une protection utile. Il y place des gens pour savoir ce qu’il se passe dans ce parti ultra collabo. »
C’est notamment le cas de son secrétaire général de mairie, François Sattegna, lequel, après la guerre, deviendra président de l’OGC Nice. « Jean Médecin l’a utilisé, reprend Jean-Louis Panicacci. Mais l’a également autorisé à fournir des tampons de la Ville et des formulaires vierges pour fabriquer de faux papiers au profit de mouvements clandestins. »
Les revendications annexionnistes des Italiens inquiètent Médecin. Le 7 mai 1943, plusieurs centaines de patriotes niçois sont arrêtées par les Italiens en vue d’être déportés vers les camps de concentration de Sospel et Modane. Jean Médecin fait alors quelque chose provoquant la colère des autorités italiennes : il va à la gare de Nice et serre la main des patriotes niçois en partance vers les camps.
Résidence surveillée et déportation
Jean Médecin est maintenu au pouvoir municipal par Vichy, mais durant l’été 1943, les Italiens font tout pour l’éliminer. Vichy refuse de le destituer. Pour éviter une arrestation par les Italiens, Jean Médecin part en résidence surveillée à Avignon, plusieurs mois. Puis se rapproche de Nice, en restant quelque temps dans une propriété qu’il possède à Annot. « Là, il est arrêté le 17 juin 1944 par les miliciens, police politique de Vichy, laquelle lui reproche d’avoir refusé les plaques de la promenade des Anglais, arrachées par les miliciens. Il ne voulait pas cautionner le fait de débaptiser la promenade qui est restée sans nom. Il se fait insulter, molester et expulser vers la prison de Nice avant d’être transféré au fort Hatry, principal fort de Belfort, antichambre de la déportation des gens du Midi. Il en ressort, après deux mois de détention, dont il revient amaigri et marqué. »
Toutes ces tribulations semblent rétablir une vérité, que relaie Jean-Louis Panicacci : « Je ne me situe pas dans la mouvance médeciniste, je suis de gauche, cependant, chez Jean Médecin, j’apprécie la dénonciation des prétentions italiennes, ce coup de bluff d’aller serrer la main des patriotes niçois déportés et la mise en place d’un mouvement clandestin avec de faux tampons… »