D’un siècle en mer il ne garde ni ride ni fissure. C’est un miracle, mais le Faï Bus, fidèle à son nom nissart, « fait mine de rien » et feint de ne pas faire son âge. Si le petit pointu a probablement été construit dans les années 1920, sa coque clinquante n’en laisse rien paraître. Pour cause, ses vieux bois connaissent un nouveau printemps grâce à la restauration des services municipaux de Cagnes-sur-Mer. Un travail méticuleux qui sera présenté lors d’une inauguration ce samedi 20 décembre 2025 en mairie annexe du Cros, à 11h. C’est à deux pas de là, au square Balloux, que repose désormais l’embarcation traditionnelle, l’une des plus vieilles conservées à ce jour sur le littoral cagnois.
Actif témoin de l’âge d’or du village de pêcheurs, l’esquif effilé a été donné à la Ville par Auguste Formisano, un fier enfant du pays, fils d’immigrés italiens venus sur ces côtes en quête de meilleurs lendemains. Ce sont ses frères, André et Ange, qui rachetèrent le pointu au port de Carras à Nice, en 1958. « J’avais 12 ans, mon père était mort peu avant. Je ne voulais pas me couper de la mer », confie le retraité maçon, désormais âgé de 79 ans.
« Gamin, je l’avais rafistolé des nuits entières, c’était une épave »
« Je suis trop vieux pour sortir au large. Le bateau dormait donc dans le jardin depuis cinq ou six ans. Mais je me refusais à le voir pourrir. Question de respect pour mes aînés qui l’ont acheté et m’ont appris tellement de choses à son bord », insiste le Crossois. « Donner ce pointu, c’était rendre hommage au Cros et à leur mémoire. D’ailleurs, le choix de l’emplacement, au square Balloux, n’est pas un hasard. C’est pile là où se trouvait la maison de mes parents, détruite pendant la Seconde Guerre mondiale. »
Boute-en-train, Auguste Formisano chasse ces vieux fantômes en ravivant de joyeux souvenirs, redonnant voix au pointu : « Il en aurait des anecdotes à raconter. Comme la première fois où nous l’avons testé, dans l’embouchure du Var. Je l’avais rafistolé des nuits entières car c’était une épave. J’étais débrouillard, même gamin. Mais, mes efforts n’ont pas suffi et nous avons franchement pris l’eau. » Pas découragé, le bambin traîne le rafiot à un certain Di Stephano, charpentier de marine basé à Antibes et descendant d’une célèbre famille napolitaine ayant peuplé le Cros-de-Cagnes au XIXe siècle.
« Le Faï Bus pourrait encore naviguer »
Une fois passé entre ces mains expertes, le Faï Bus connaîtra de belles virées : « Au large du cap d’Antibes et du Cros, l’on pêchait merlans, rougets et mostelles. Mais rien ne vaudra ce congre d’un mètre quatre-vingt », s’esclaffe Auguste Formisano. Les yeux rieurs, dans le vague, il revoit les grandes tablées « à midi avec la famille et les copains. Qu’est-ce qu’on a pu se régaler ! »
Si les souvenirs sont impérissables, l’embarcation, elle aurait pu dépérir sans l’intervention de Mathias Mari et d’Alexandra Maccario, employés à la mairie. Après avoir consulté l’association de sauvegarde du patrimoine marin Aventures Plurielles, ils ont confectionné un berceau de bois pour soutenir la barque. « Une petite attelle », rassurent-ils avant de lancer que « Le Faï Bus pourrait encore naviguer ». Chiche ! Sortez les rames !
Une expo de 1950 et des documents du XIXe exhumés
Un pan d’histoire crossois dormait dans les caves du château Grimaldi. Fortuitement redécouverte par Marie-Josèphe Corbinais, directrice générale des services, une exposition imaginée en 1950 par Denis-Jean Clergue, conservateur des musées municipaux, retrouvera le grand public après trois quarts de siècle à prendre la poussière. Du samedi 20 décembre 2025 au lundi 2 février 2026, à la mairie annexe du Cros, le visiteur découvrira les tirages argentiques figeant le travail acharné, passionné, des dernières grandes générations d’artisans-pêcheurs.
Seront aussi exhumées des délibérations (photocopiées) actant la création du port-abri en 1882, du clocher, en 1897. Ou encore l’école en 1862, alors que la population du hameau dépasse les 500 habitants et que cette population tend à augmenter tous les jours. Cette construction s’est aussi imposée en raison de « la distance de plus de 3 kilomètres » à parcourir jusqu’au vieux bourg.
« Les enfants, en hiver surtout, sont exposés pendant le trajet à toutes les intempéries de la saison rigoureuse, et qu’en été la pêche prive le plus grand nombre des garçons à venir recevoir, à Cagnes, l’instruction qui leur serait nécessaire. » Des scènes difficiles à imaginer aujourd’hui, à la vue des bambins jouant insouciamment sur la grave.