Publié le
19 déc. 2025 à 18h34
Vous ne les voyez peut-être pas. Mais chaque soir à Lille (Nord), plusieurs associations sillonnent dès 18 h, pendant plusieurs heures, le centre-ville de Lille avec des chariots et des thermos. Ils font ce qu’on appelle des « maraudes », à la rencontre des personnes à la rue pour leur apporter nourriture, vêtements et aussi un peu de lien social. L’association Bien Vivre Ensemble, de Wattrelos, a fait sa maraude d’hiver ce mercredi 17 décembre 2025. Nous les avons suivis.

Une maraude à Lille avec l’asso Bien Vivre Ensemble de Wattrelos, c’est le contraste entre la misère et l’esprit des fêtes de Noël. ©Anne-Sophie Hourdeaux/Croix du NordTout un réseau mobilisé pour la maraude d’hiver à Lille
Une maraude ne s’improvise pas, l’association Bien Vivre Ensemble le sait bien. Cette opération est le fruit de tout un réseau. Pendant plusieurs semaines, un appel aux dons de produits alimentaires et d’hygiène a été fait auprès des adhérents, et de quelques entreprises. « Plusieurs ont passé des mois à tricoter bonnets, mitaines et écharpes. Le restaurateur des Orchidées à Wattrelos a donné 50 repas chauds, My textile nous a fourni gratuitement 100 sacs tissus, Chocmod a offert des chocolats, Cake tradition des gâteaux… » signale Nora Miloudi, la présidente de la jeune asso de Wattrelos, créée en 2022.

L’association avait collecté 100 sacs textiles remplis de denrées et produits d’hygiène, 50 repas chauds d’un restaurateur (les Orchidées), une centaine de bonnets et écharpes tricotés main, plus 3 thermos de café et 3 de chocolat. Tout a été distribué en 3 heures. ©Anne-Sophie Hourdeaux/Croix du Nord
Tout l’après-midi précédant la maraude, le groupe « solidarité » a trié et rempli 100 sacs textiles donnés par une entreprise, My Textile. Une denrée précieuse recherchée par les personnes à la rue ! Une centaine de sandwiches a aussi été confectionnée. Écharpes et vêtements ont été lavés, « c’est une question de dignité » appuie Nora.
Puis, direction Lille vers 18 h. Les bénévoles se garent du côté de la mairie vers 19 h, déchargent leur impressionnant matériel et leurs denrées. Ils ont même des chariots à roulettes, très pratiques vu les kilomètres à parcourir. Les 100 sacs textiles bondés sont empilés dans d’autres sacs. C’est parti pour plusieurs kilomètres et heures de rencontres. 5 groupes de 6 personnes sont formés, pour être plus efficaces, chacun arpentera des rues différentes.

La présidente de BVE, Nora Miloudi, organise une maraude auprès des SDF 3 fois par an. ©Anne-Sophie Hourdeaux/Croix du Nord
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« Vous voulez un café ? On a aussi un repas chaud et des écharpes ». À Lille, il ne faut pas attendre longtemps pour rencontrer les personnes à la rue, seules ou en groupe, de la rue de Béthune à la gare, ce mercredi soir, les bénévoles de Bien Vivre Ensemble vont en croiser une centaine !
Le groupe solidarité très actif toute l’année
Nora explique : « Nous avons un groupe solidarité qui organise plusieurs événements par an, comme la zumba solidaire. Nous faisons 3 maraudes par an à Lille, deux l’été et une l’hiver ». Ils sont à chaque fois entre 20 et 30, « je dois refuser du monde, car il y a beaucoup de demandes de participation ! » signale Nora, ravie de voir « cette chaîne humaine ».
J’aime bien qu’il y ait des habitués, et aussi toujours des nouveaux qui découvrent ce que c’est que la rue. On ne repart pas pareil quand on rencontre des gens dans la misère. Ça change le regard, en sensibilisant, et aussi ça relativise ses petits problèmes.
Nora Miloudi

À chaque personne rencontrée, un petit mot échangé. ©Anne-Sophie Hourdeaux/Croix du NordCertains vivent leur première maraude
Les bénévoles sont très chargés, mais ont le sourire ! Yacine et Raphaël, 19 et 20 ans, vivent leur première maraude, ils font partie de l’association franco-turque de Roubaix. « On sait pas trop quoi dire aux personnes mais on verra. On avait envie de donner de la force aux gens, c’est compliqué en hiver la rue. Donner du baume au cœur, un peu de bien être, c’est important dans notre religion, on est musulmans ».

Plusieurs jeunes avec des chiens dorment sur les pas-de-porte des magasins en plein centre-ville. ©Anne-Sophie Hourdeaux/Croix du Nord
Ingrid, elle, a déjà fait plusieurs maraudes : « Nora nous a mis le pied à l’étrier. Depuis, je fais plus attention dans la rue, je vais voir les personnes SDF, je leur parle, parfois je donne quelque chose quand je peux, ça leur fait du bien. Ça m’a ouvert les yeux ! » Jamila, une habituée des maraudes, « trouve qu’il y a de plus en plus de personnes dehors, surtout des jeunes ».
Angélique en est à sa 2e opération solidaire : « Je me dis que ça peut arriver à tout le monde. ce qui m’a surpris, c’est que certains rencontrés cet été nous ont reconnus ! »
C’est une première aussi pour Mickaël : « On ne devrait plus voir ça aujourd’hui. Je ne pensais pas rencontrer autant de monde à la rue. Que fait le gouvernement ? »

On discute, on sert du café, et on entend même de l’accordéon sur une maraude ! ©Anne-Sophie Hourdeaux/Croix du Nord« Les SDF pensent aux autres »
Nora remarque : « Vous voyez, les SDF, ils sont comme ça ! Ils pensent aux autres, très souvent, ils refusent même qu’on leur donne trop, ils ne prennent que ce dont ils ont besoin aujourd’hui. Regardez ce jeune, il a déjà eu à manger avec une autre maraude, il a refusé notre plat, mais a accepté l’écharpe… »
Un couple écrasé par le poids de ses sacs se dépêche. « Vous voulez un repas chaud ? » Le monsieur pose ses sachets. « Je veux bien, mais de café j’en ai déjà pris 3 ». Les sacs de l’association sont presque vides. Nora demande à la dame : « Vous voulez un grand sac ? » « Ah oui, je veux bien celui-ci, le rouge ». Justement, il est vidé de ses denrées. Ni une ni deux, un bénévole aide le couple à le remplir avec ses propres affaires, et c’est tout juste. Puis, le duo repart à la recherche d’un petit endroit où dormir.
Au final, les sans abri ne parlent pas beaucoup, pressés de trouver un coin tranquille. « C’est très différent l’été, il y a plus de discussions » confie Nora. En passant sur la Grand’Place, elle lance : « C’est le contraste à Noël, les belles décorations d’un côté, et la misère de l’autre ».

Les personnes sans abri sont chargées de sacs où ils mettent leur vie, ils s’arrêtent et acceptent un repas, puis repartent dans l’ombre en quête d’un coin où dormir. ©Anne-Sophie Hourdeaux/Croix du Nord« Do you have a big bag ? »
Quelques personnes rencontrées ne parlent pas français, comme ce cycliste Uber Eat. Nora comprend qu’il ne peut prendre un repas tout de suite, car il doit travailler. Mais il accepte une chaude écharpe et finalement, trouve de la place dans son sac à dos Uber Eat pour prendre un sac textile avec des denrées.
« Do you have big bag ? » demande un autre. Il veut un grand sac solide pour mettre ses nombreuses affaires, malheureusement, tout a déjà été donné. « La prochaine fois, on en ramènera plus, j’en ai plein chez moi » analyse Ingrid.
Un monsieur s’approche, souriant : « Je prendrai bien un café ! »
Il explique qu’il se rend dans le Vieux-Lille sur un campement de femmes. « Elles ont froid, là ça va les températures, mais à 3 heures du matin, faut voir le petit vent froid ! Elles ont un poêle à bois, mais parfois, y a rien à mettre dedans… » Jamila lui lance : « Elles ont besoin de vêtements ? Car on en a dans ce sac, vous voulez le prendre ? » Il accepte : « Ah oui, elles seront contentes. Moi, on m’a aidé, alors je fais pareil… » Puis, il repart vite car il est déjà tard, il a encore de la route à pied.
22 h 30, la maraude s’achève, chacun peut souffler. Absolument tout est a été distribué, preuve de l’impressionnant nombre de personnes à la rue rencontrées.
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