Jeudi 18 décembre 2025, une motion sur le réseau de chaleur de l’écoquartier de la Luciline du groupe « Rouen L’écologie en actes » a été adoptée à l’unanimité au conseil municipal. Les élus reconnaissent de nombreuses erreurs, à l’origine du projet. Mais qui a validé ce projet ? Les habitants, lésés, veulent comprendre.

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Inauguré en grande pompe en 2015 par l’ancien maire (PS) de Rouen, Yvon Robert, le premier quartier écolo de Rouen, La Luciline, s’enorgueillissait de son tout nouveau réseau de chaleur. Mais les habitants ont très vite déchanté.

Factures exorbitantes, surdimensionnement du réseau, défauts de conception thermique, performances insuffisantes, non-respect des températures réglementaires de l’eau chaude sanitaire avec des risques de légionelle, inconfort dans les logements… La liste des griefs est longue.

« Depuis plus de dix ans, le réseau de chaleur du quartier Luciline illustre malheureusement les dérives d’un projet mal conçu dès l’origine », assure Françoise Lesconnec (Les Écologistes), conseillère municipale déléguée à l’environnement, lors de la lecture de la motion du groupe « Rouen L’écologie en actes » au conseil municipal de Rouen, jeudi 18 décembre 2025.

Cette motion, votée à l’unanimité, a mis d’accord tous les élus, de gauche comme de droite. « Les habitants ont subi des conséquences lourdes, issues de choix techniques et politiques qu’ils n’ont jamais décidés et qui avaient été dénoncés, dès les prémices du projet par plusieurs élus, notamment écologistes, sans être entendus », poursuit Françoise Lesconnec.

« Nous aurions dû être plus vigilants, nous, en tant qu’élus », souligne Marine Caron (Horizons), conseillère municipale d’opposition, qui rappelle que le prix du marché de la chaleur de base était évalué à 69 euros TTC/MWh mais que les habitants ont payé 151 euros TTC/MWh. « Des millions d’euros de factures en plus pour des milliers de familles », déplore-t-elle.

Ce sont des familles entières victimes, qui ont été abandonnées, des familles qui ont dû renoncer à leur projet en vendant à perte, qui ont connu la précarité énergétique, les galères, un système qui dysfonctionne et des prix délirants.

Marine Caron, conseillère municipale d’opposition

Marine Caron pointe du doigt « un accompagnement trompeur d’un cabinet d’expertise jusqu’au montage déséquilibré à l’appel d’offres défaillant et à la réponse disproportionnée ».

En réponse à Marine Caron, Manuel Labbé (PCF), adjoint à la vie associative, prononce le nom de Frédéric Sanchez (ex PS, aujourd’hui Horizons), ancien président de la Métropole de Rouen, qui fait aujourd’hui campagne municipale avec elle. « Cela aurait un intérêt de revenir sur l’histoire car il est largement responsable de cette situation à l’époque à ce que je sache. Vous lui poserez la question. »

Pierre-Emmanuel Brunet, propriétaire dans le quartier de la Luciline, enquête depuis huit ans avec d’autres habitants pour essayer de comprendre ce qu’il s’est passé. « Ils ont pris huit ans de notre vie, ça a créé trop de malheur, il faut que cela cesse », souffle-t-il, non sans émotion.

Une action en justice est en cours auprès du tribunal administratif, et dans ce cadre, plusieurs documents leur ont été communiqués, notamment la synthèse du rapport de l’analyse d’offre de délégation de service public, qui date du 4 janvier 2012. Nous avons pu le consulter.

Ce rapport rédigé par le bureau d’études CEDEN, qui assiste la Ville de Rouen à ce moment-là dans l’analyse de l’offre, ne fait état que d’une seule offre, celle de Cofely (aujourd’hui Engie Energie Services) qui propose un coût de la chaleur à 151 euros TTC/MWh. « Malgré sa diminution par rapport à l’offre de base, le prix de l’énergie proposé par le candidat reste trop élevé », écrit le bureau d’études dans son rapport.

Cofely propose également une performance faible des pompes à chaleur (COP pour coefficient de performance moyen de 2,84 au lieu de 4 recommandé par l’Ademe).

À la fin du document, CEDEN soumet deux choix aux élus : soit de déclarer la procédure infructueuse, soit de lancer une procédure de négociation avec Cofely. Ce qui a été choisi.

Mais à quel moment on accepte un appel d’offres avec une seule offre, des tarifs si élevés et un COP si bas ? Cet appel d’offres aurait dû être déclaré infructueux.

Pierre-Emmanuel Brunet, habitant de la Luciline

En juillet 2012, plusieurs élus du conseil municipal n’avaient pas voté favorablement pour ce projet et avaient milité pour la création d’un service public du chauffage urbain à l’échelle d’agglomération, voire régionale.

Quand on lui parle de cet appel d’offres, un ancien élu de l’époque – qui souhaite rester anonyme – parle de « pratiques de politique d’antan ». « C’était la politique qu’on faisait avant avec les concessionnaires et voilà le résultat… », souffle-t-il.

Lors d’une réunion publique en novembre 2025, Jean-Michel Bérégovoy (Les Écologistes), adjoint au maire en charge de la transition énergétique, n’a pas hésité à parler de « connexions politiques avec ces bureaux d’études ».

« On dénonce ces contrats, ce qui s’est fait là-bas (La Luciline, ndlr), c’est ce qu’il ne faut jamais faire. Les habitants ne sont pas des vaches à lait, assure-t-il. Aujourd’hui, on a cassé les contrats de ce type pour les parkings, les cantines… »

Interrogée sur cet appel d’offres du 4 janvier 2012, l’actuelle Métropole Rouen Normandie confirme qu’après la réunion de la commission d’appel d’offres, « la Ville de Rouen a décidé à l’époque de mener des négociations avec le candidat. Ainsi, les caractéristiques contractuelles ne sont pas celles de l’offre initiale de Cofely ».

Selon la note relative au choix du candidat, présentée lors de la délibération du 6 juillet 2012, le prix final de vente de l’énergie calorifique est évalué en moyenne à 110,8 euros TTC/MWh et le contrat de concession demande un COP des pompes à chaleur d’au moins 4. Le COP machine des PAC installées (Carrier modèle 30-XWH-354) est de 4,61.

Métropole Rouen Normandie

Engie n’a pas souhaité répondre à nos questions concernant cet appel d’offres de 2012, mais justifie les dysfonctionnements par le retard de développement de la ZAC du quartier. « À ce jour, sur les 135 000 m² de SHON (Surface hors œuvre nette) initialement prévus dans le programme de la ZAC, dont l’achèvement était planifié pour 2021, seuls 46 % ont été livrés », informe Engie.

Le réseau de chaleur était dimensionné pour un plus grand quartier, ce qui a mécaniquement fait exploser les prix.

Le réseau a été correctement dimensionné selon les données disponibles et les règles professionnelles : le cahier des charges, le dimensionnement des ouvrages, les engagements attendus du concessionnaire et l’économie globale de la concession, reposaient sur des prévisions de développement complet de la ZAC Luciline à horizon 2021 avec un total de puissances souscrites de 7 584 kW.

Un argument balayé par les usagers qui assurent que même finie, la ZAC Luciline n’aurait pas eu besoin d’une « telle usine à gaz ». Un réseau de chaleur pour une ZAC, qui se développe généralement sur plusieurs dizaines d’années, n’était peut-être pas la meilleure solution pour ce quartier.

Mais alors, qui est responsable de ce « marasme » ? Difficile de le savoir car il faut remonter le temps et tout le monde se refile « la patate chaude », comme disent les connaisseurs du dossier.

Pour Pierre-Emmanuel Brunet, il est évident que l’appel d’offres du 4 janvier 2012 est un élément clef. « C’était un échec annoncé, assure-t-il, en pointant du doigt les élus de la Ville de Rouen de l’époque mais aussi le cabinet d’études CEDEN. L’offre aurait dû être infructueuse. Mais la raison politique l’a emporté sur tout le reste et dès lors, tout a été fait pour empêcher de reconnaître et d’établir la vérité. »

Celui qui s’est engagé corps et âme pour son quartier fait remarquer qu’il n’y a aucun PV, aucun rapport de commission, aucun avis formalisé entre janvier et juillet 2012. « Pourquoi ? Que s’est-il passé pendant ces mois où il y a eu des réunions techniques, des échanges ? », questionne-t-il.

Sollicité, le cabinet d’études CEDEN n’a pas encore répondu à nos questions.

Si les habitants souhaitent comprendre la source du problème pour désigner un responsable, c’est surtout pour trouver des solutions à leurs maux du quotidien.

La Métropole Rouen Normandie a déjà agi et a débloqué 4,3 millions d’euros en septembre 2024 dans le cadre d’un avenant au contrat avec Engie Energie Services pour corriger le tir et réduire les factures des habitants.

« Mettre fin à la délégation de service public avec Engie aurait coûté beaucoup plus cher à la Métropole, souligne Valentin Rasse-Lambrecq (PS), conseiller municipal délégué en charge des quartiers ouest, lors du conseil municipal. Il faut maintenant que les mesures prévues par l’avenant soient mises en œuvre pour rétablir une situation acceptable par les habitants qui ont déjà payé un très lourd tribut. »

L’avenant signé en 2024 a ramené les tarifs au MWh « à un niveau légèrement supérieur aux autres réseaux de chaleur mais compte tenu de la performance des logements sur Luciline, qui consomment moins, les factures moyennes par logement sont plus faibles que pour d’autres réseaux de la métropole », assure la Métropole Rouen Normandie.

« Sans l’intervention de la Métropole, le prix de la chaleur atteindrait toujours les 150 euros, avec toujours un COP de 2,84 », note Pierre-Emmanuel Brunet.

L’avenant au contrat avec Engie est une première victoire pour les habitants mais cela ne règle pas tout selon eux.

Aujourd’hui, ils demandent des tarifs corrects (ils estiment payer toujours trop cher), une qualité de service, le respect des températures réglementaires de l’eau chaude sanitaire « qui présente toujours un risque de légionelle » et veulent des planchers chauffants rafraîchissants.

« Si on ne remet pas en cause la délégation de service public avec Engie, il faut renégocier avec eux, tout cela a trop duré, assure Pierre-Emmanuel Brunet. Il faut se remettre autour de la table avec les élus, Engie et les habitants qui ont aujourd’hui une expertise sur leur réseau de chaleur ».

Si les élus agissent vite, les habitants se disent prêts à suspendre le contentieux juridique avec la Métropole.

« Mais nous voulons être reconnus comme victimes, être dédommagés pour tout le mal qu’ils nous ont fait. Et surtout que cela ne se reproduise plus jamais, nulle part ailleurs », conclut, amer, Pierre-Emmanuel Brunet.