Par

Inès Cussac

Publié le

20 déc. 2025 à 17h16

L’essentiel

  • En mars 2026, Paris aura un ou une nouvelle maire, Anne Hidalgo (PS) ayant décidé de ne pas briguer de troisième mandat. L’enjeu majeur est identifié : la capitale basculera-t-elle à droite, après vingt-cinq ans de gouvernance socialiste ? À trois mois du scrutin, la gauche a entériné un accord inédit pour une union (hors LFI) dès le premier tour (15 mars) en se rangeant derrière Emmanuel Grégoire ; la droite apparaît toujours divisée.
  • Un élément plus technique pourrait aussi redistribuer les cartes à l’issue du second tour (22 mars) : la réforme de la loi PLM, contestée, mais validée par le Conseil constitutionnel (lire l’encadré), et qui introduit pour la première fois depuis quarante ans un double scrutin.
  • Avant que les électeurs parisiens se prononcent, actu Paris a cherché à prendre la température auprès d’eux. En allant à leur rencontre dans les allées des hauts lieux de la vie locale que sont les marchés, et en leur demandant ce qu’ils attendent vraiment des élections municipales, ce qu’elles doivent changer dans leur vie de tous les jours. Dans le troisième épisode de notre série, direction le 6e arrondissement.

Reliant la rue du Cherche-Midi à la rue de Rennes, le marché du boulevard Raspail dans le 6e arrondissement de Paris voit défiler deux fois par semaine les chaussures de ville du quartier. Elles sont parfois suivies d’un chariot de courses ou devancées par les roues d’une poussette, d’un déambulateur ou d’un fauteuil roulant. Cela dépend des heures surtout. En cette matinée du mardi 16 décembre 2025, la jeunesse de l’École alsacienne, de Stanislas ou du lycée Montaigne est encore cloîtrée dans les salles de classe des prestigieux établissements qui émaillent le quartier. Les retraités, eux, sont en nombre. Certains habitaient déjà dans le coin en 1977, quand le premier maire de Paris a été élu. Ils étaient là aussi quand Jean-Pierre Lecoq (LR) est arrivé à la tête de la mairie du 6e arrondissement en 1994, sans en partir depuis. Ils seront encore là pour les prochaines élections municipales dont le premier tour est prévu le 15 mars 2026. Si la capitale est parvenue à combler son retard en matière de démocratie représentative, le mieux reste l’ennemi du bien. C’est en tout cas ce qu’estime Manuel, ancien directeur d’école. « Je ne comprends pas pourquoi il y a des maires d’arrondissement. Ça crée un véritable magma institutionnel, on est dans une partie de ping-pong continuelle », s’agace-t-il. Pour Dominique aussi, « une faute de démocratie » est en train de se jouer entre « des politiques très politiciens et des citoyens qui ne sont plus combatifs ».

« Mon vote ne servira peut-être à rien ici »

Dominique, les cheveux gris coupés à la garçonne, a fini par quitter le 6e arrondissement pour le 14e après y avoir vécu 50 ans. Depuis, elle y revient régulièrement pour retrouver ses habitudes et ses amis. Son bureau de vote y est encore localisé mais elle hésite désormais à en modifier l’adresse. La nouvelle serait là où est plantée sa maison de vacances en Bretagne. « Mon vote ne servira peut-être à rien ici », soupire-t-elle, reconnaissant tout de même l’intérêt de la réforme dite « PLM » (Paris-Lyon-Marseille). Selon elle, la capitale a besoin de « grands travaux d’urbanisme » mais chaque décision est prise sans discussion avec les principaux concernés que sont les habitants. « À chaque fois, on fait des réunions d’arrondissement mais tout est déjà décidé », pique-t-elle.

Dominique s’est rendue boulevard Raspail ce mardi matin pour y faire deux ou trois courses. D’étales en étales, elle n’a pu se résoudre à dépenser 5,95 euros pour un kilo de courgettes. « C’est un quartier de gens qui ont de l’argent. Je ne sais pas comment font les gardiens d’immeubles […]. Tout est fait, de plus en plus, pour les privilégiés mais je suis consciente que j’en fais quand même partie », introspecte-t-elle le sac en toile resté vide entre les mains. La retraitée pointe aussi la pléthore de commerces fermés dans le quartier « et dans le 14e aussi d’ailleurs » à cause des loyers excessifs.

De son côté, Joëlle dénote. Cette femme de 78 ans au large sourire et les clés de voiture en main, pose son imposant sac de courses sur le bitume pour discuter. Elle n’habite pas loin mais pour remplir le frigo, elle a préféré utiliser son véhicule stationné à cheval sur le trottoir d’en face. Pour elle évidemment, l’un des problèmes majeurs des prochaines municipales concerne la circulation et la propreté. « C’est surtout un problème dans Paris puisqu’ici, dans le 6e, tout est bien entretenu et organisé », souligne-t-elle derrière ses lunettes de vue percées. Elle dénonce cependant les clivages entre la majorité et l’opposition sur des sujets qui devraient faire consensus, d’après elle. « La végétalisation par exemple, c’est très bien mais ce n’est pas une question de droite ou de gauche. Ils doivent juste gérer la ville pour la rendre agréable », illustre-t-elle, soutenue par Dominique qui se réjouit également de voir de la verdure pousser aux quatre coins de la capitale. La lutte contre le réchauffement climatique n’est pour autant pas abordée. La qualité de vie et la représentativité sont les deux axes les plus soulevés par les passants du marché du boulevard Raspail.

« Un manque d’humain »

Manuel fait du calcul mental : « Il est là depuis 94, donc ça fait 33 ans… C’est un âge canonique ! Certains ont fini sur la croix au même âge », taquine ce grand gaillard à la moustache blanche en fer à cheval. Lui qui suggère la suppression des mairies d’arrondissement, « comme à Rome ou à Londres et où ça se passe très bien », est irrité par Jean-Pierre Lecoq. « Tout ce qu’il ne peut pas faire, c’est la faute d’Hidalgo. Tout ce qui est mal fait, c’est Hidalgo », tente de résumer cet ancien directeur d’école.

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Plutôt aguerri sur les questions d’actualité, notamment en ce qui concerne la réforme PLM, il craint des lacunes chez ses voisins. Comme Joëlle, par exemple, qui n’avait jamais entendu parler de ce tournant de la vie politique parisienne. « Il n’y a pas eu véritablement d’informations. Ils auraient dû afficher ça sur les panneaux mobiles dans la rue. Les gens risquent d’être surpris en allant voter », voit déjà Manuel sous sa veste en cuir. De sa vie d’actif, il se souvient des écoles mal entretenues d’un point dû sanitaires, de la décharge des directeurs ou encore de la réforme des rythmes scolaires de 2002… « Une gabegie », tonne-t-il. « Dès qu’il y a un problème avec une fuite d’eau par exemple, il n’y a jamais d’interlocuteur. Quel que soit le problème, on s’adresse au service scolarité qui nous renvoie à un spécialiste qui voit avec un autre service… Tout le monde se renvoie la balle et personne n’est responsable de quoi que ce soit », fustige cet homme ayant aussi travaillé à Trappes et Montigny (Yvelines), « où on faisait des réunions de 6 h à 8 h du soir et on échangeait. À Paris, il n’y a pas de réunion avec la mairie. Le problème, ce ne sont pas les fermetures de classes, c’est un manque d’humain, de concertation », appuie-t-il, rejoint par Dominique qui, une fois, avait voulu faire remonter une critique à la mairie : « J’ai écrit un message mais c’est un robot qui m’a répondu ! On a l’impression de crier dans le vide, que ça ne sert à rien. Il m’a fallu attendre quatre mois pour avoir une réponse… Je n’ai pas été assez combative », soupire-t-elle.

Un tournant dans la vie municipale

Depuis 1982, les élections municipales se déroulaient (à Paris, Lyon et Marseille) par arrondissement, et non pas à l’échelle de la ville. Les électeurs votaient pour une liste de conseillers d’arrondissement : une partie d’entre eux devenaient conseillers de Paris, et étaient alors chargés d’élire le premier édile. Avec cette réforme, les électeurs devront désigner séparément leurs conseillers d’arrondissement, qui éliront ensuite leur maire d’arrondissement, et leurs conseillers de Paris, qui éliront, eux, le premier édile. Le véritable changement sera en réalité l’abaissement de la prime majoritaire pour la liste arrivée en tête à l’issue des municipales. En clair : elle remportera non plus 50%, mais 25% des sièges au Conseil de Paris, le reste des sièges sera réparti quant à lui à la proportionnelle. Les différentes tendances politiques seront mieux représentées, mais la majorité peut s’en retrouver affaiblie.

Chaque année, les élections municipales rassemblent de moins en moins d’électeurs. Dans le 6e arrondissement en 2014, l’abstention était de 41,20 %, contre 60,76 % en 2020.

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