Ils étaient censés disparaître, balayés par les normes, les lois climatiques et les contraintes de consommation. Pourtant, les V8 sont loin d’avoir dit leur dernier mot. De l’autre côté de l’Atlantique, Ram fait face à une demande telle pour son moteur HEMI 5.7 qu’il ne parvient plus à suivre le rythme. Une réalité commerciale qui tranche avec la trajectoire technocratique de l’Union européenne.
Tandis que l’Europe s’enfonce dans sa stratégie du tout-électrique, parfois au détriment des réalités du terrain, les constructeurs américains réévaluent leurs priorités. Chez Ram, l’échec relatif du pick-up électrique a poussé la marque à revoir sa copie. Résultat : un retour tonitruant à la mécanique traditionnelle avec un succès fulgurant dès les premières 24 heures de commercialisation.
Ce succès remet sur la table une question fondamentale : faut-il suivre aveuglément la voie de l’électrique, ou écouter les besoins (et désirs) du marché ? Le cas du V8 HEMI illustre un contraste culturel et industriel saisissant, qui en dit long sur l’écart croissant entre les politiques européennes et les usages américains.

L’Europe verrouille le thermique, même en pleine contestation
La stratégie européenne en matière d’électrification semble gravée dans le marbre. Malgré les pressions de certains États membres et des assouplissements introduits dans la feuille de route 2035, l’interdiction de vente des voitures thermiques neuves reste un objectif central. En toile de fond : les objectifs climatiques ambitieux, la volonté de décarbonation du transport routier, et une forme d’obsession réglementaire envers le zéro émission.
Mais cette politique, technocratique et peu adaptable, entre de plus en plus en contradiction avec la diversité des usages et des attentes. Les critiques se multiplient : autonomie limitée des modèles électriques abordables, réseau de recharge inégal, hausse du coût des véhicules neufs. Pourtant, l’UE maintient son cap, quitte à creuser le fossé avec d’autres grandes puissances automobiles.
Car pendant que l’Europe accélère, les États-Unis ralentissent, bifurquent et parfois font carrément demi-tour. L’exemple le plus parlant en ce moment : le retour fracassant du V8 HEMI chez Ram, symbole d’un marché où la passion mécanique prime encore sur la logique normative.

Ram 1500 HEMI : un retour à la tradition qui cartonne
Face au revers commercial de la Ram électrique, le constructeur américain a changé de direction. Littéralement. Le nouveau CEO a décidé d’écouter les attentes du marché plutôt que de forcer une mutation vers une motorisation que les clients ne veulent pas. Résultat : la Ram 1500 reçoit à nouveau le moteur V8 HEMI 5.7, un bloc mythique aux États-Unis.
Le pari est payant. Dès l’annonce du retour du V8, plus de 10 000 commandes ont été enregistrées en 24 heures. Une performance saisissante, quand on sait que Ram a vendu un peu plus de 51 000 pick-ups sur l’ensemble du deuxième trimestre. L’accueil est tel que la production actuelle ne permet même plus de répondre à la demande.
Ce come-back inattendu d’un moteur atmosphérique, à contre-courant des tendances européennes, montre que la culture automobile américaine conserve un attachement viscéral à certaines configurations mécaniques. Ce n’est pas une question de puissance brute ou d’efficacité : c’est une affaire de caractère, de sonorité, de tradition.

L’usine débordée : une rupture de stock… à cause d’un V8
Ce qui devait être une relance symbolique est devenu un problème logistique. Ram n’arrive plus à produire suffisamment de blocs V8 HEMI pour équiper ses pick-ups. Le patron de la marque a admis qu’il leur manquerait idéalement plus de 100 000 moteurs pour satisfaire la demande actuelle. Un comble à l’heure où de nombreux constructeurs européens peinent à écouler leurs modèles électriques.
Ce V8 atmosphérique développe 400 ch pour 556 Nm de couple, des chiffres respectables mais en deçà du bloc Hurricane 3.0 biturbo (426 ch et 623 Nm) proposé sur les versions six cylindres. Pourtant, ces dernières sont deux fois moins vendues. À l’inverse de l’Europe, les arguments rationnels ne suffisent pas à convaincre : le nombre de cylindres et la cylindrée conservent une force symbolique aux États-Unis.
Ram est donc confronté à un paradoxe logistique : le moteur le plus ancien, le moins efficient sur le papier, est aussi celui qui connaît le plus grand succès. L’entreprise doit désormais ajuster sa chaîne d’approvisionnement à une demande qu’elle n’avait pas anticipée.

Pourquoi les Américains préfèrent encore un V8 moins puissant
Le choix des clients américains peut sembler irrationnel au regard des performances. Le six cylindres Hurricane, avec ses deux turbos, offre une puissance et un couple supérieurs, ainsi qu’une meilleure capacité de remorquage (jusqu’à 5 266 kg). Pourtant, ce sont bien les versions V8 qui se vendent comme des petits pains.
La raison est ailleurs. Elle tient à une forme de fétichisme mécanique, d’attachement à une architecture moteur synonyme de puissance brute, même si les chiffres disent le contraire. Le V8 HEMI incarne une culture, celle du muscle car, du pick-up rugissant, du road trip américain avec une bande-son à huit cylindres.
Ce n’est donc pas un rejet de la technologie moderne, mais une affirmation identitaire. L’électrique ou les moteurs downsizés peuvent séduire dans les métropoles, mais hors des grandes villes, les acheteurs américains veulent du son, de la cylindrée, et un moteur qui respire. Une vision de l’automobile que l’Europe, avec ses réglementations, est en train d’effacer — mais qui, outre-Atlantique, continue de faire battre les cœurs.