Par
Clémence Pays
Publié le
23 déc. 2025 à 16h39
C’est un refuge pour les femmes depuis sa création en 2023. La Maison des femmes Gisèle-Halimi, installée dans le quartier du Blosne à Rennes, est un projet porté par le CHU Pontchaillou et l’association rennaise Asfad. Grâce à cette structure, les femmes victimes de violences (sexuelles, conjugales, intrafamiliales, mutilations, harcèlement…) bénéficient d’une écoute, d’un accès aux soins, mais aussi d’un accompagnement social et juridique. Une offre qui répond à une forte demande, puisque selon les chiffres du Département d’Ille-et-Vilaine, en 2024, 2 889 femmes ont été accueillies au sein de la Maison Gisèle-Halimi, avec 432 enfants. Face à cette forte demande, l’équipe de l’Asfad présente sur place fonctionne en flux tendu. Les travailleurs sociaux s’épuisent et les arrêts s’enchaînent. « La Maison des femmes, c’est un projet vitrine qui ne correspond pas à ce qui se passe à l’intérieur », lance d’emblée Camille (1), un.e travailleur.euse social.e de l’Asfad.
Une équipe en sous-effectif
Dès sa prise de fonction à la Maison des femmes, Camille n’a pu que constater que « le besoin RH a été sous évalué dès le départ par rapport à la demande ».
Résultat, « quand l’équipe est au complet, on fonctionne déjà en flux tendu ». Alors si une personne manque à l’appel, les travailleur.ses sociaux doivent « s’autoremplacer » puisque pour exercer à la Maison des femmes, il faut avoir suivi une formation particulière. Et dans ce cas, les salarié.es de l’Asfad subissent une « pression » de la direction pour se porter « volontaire » et remplacer la personne absente – et donc s’adapter et modifier son planning.
« Mais ce remplacement se fait au détriment d’une autre mission », par manque de temps, regrette Camille.
Ce fonctionnement met la pression sur les salariés, car s’il y a un malade, cela met en péril le fonctionnement de la Maison des femmes et donc l’accueil du public.
Camille
Travailleur.euse social.e de l’Asfad à la Maison des femmes
Une situation difficile à tenir qui a été remontée à la direction dès les « six ou sept premiers mois d’activité ».
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« Des arrêts en cascade » dès la première année
Durant ces premiers mois, l’accueil de jour était ouvert quatre jours par semaine, de 9h30 à 16h30. « C’est un accueil inconditionnel. On propose un entretien dans l’instant, au moment où la femme décide de livrer sa parole. Si on diffère les entretiens, on risque de passer à côté d’un danger. »
En plus de cet accueil en accès libre, des rendez-vous sont proposés à partir de 17h et jusqu’à 19h. « On s’est adapté pour les personnes qui travaillent, par exemple, et ne peuvent pas venir sur les horaires d’ouverture. »
Rapidement, le manque de moyen humain face au besoin se fait ressentir.
Le fonctionnement n’était pas réaliste. Il y a eu des arrêts de travail en cascade. L’accueil de jour a donc fermé plusieurs semaines durant la première année.
Camille
Travailleur.euse social.e de l’Asfad à la Maison des femmes
Dans ce contexte, « la direction a tiré des conclusions, mais elle a gardé le même fonctionnement », regrette Camille qui note tout de même que l’accueil de jour est passé à trois jours par semaine au lieu de quatre.
Une situation « insécurisante » pour les femmes accueillies
Lors de la deuxième année d’exercice, les mêmes difficultés ont pesé sur l’ensemble de l’équipe jusqu’à atteindre une situation critique. Alors que la moitié de l’effectif était en arrêt maladie («des situations individuelles différentes » d’après Maëlle Daniaud, directrice de l’Asfad), quatre travailleur.ses sociaux ont « alerté la direction par mail ». « Quatre semaines après, aucun échange concret n’a été annoncé », déplore Camille.
Fin novembre, l’accueil de jour a une nouvelle fois fermé, le temps d’embaucher dans l’urgence des remplaçants et de les former.
Cela fait des mois et des mois qu’on tourne à flux tendu. Depuis juillet 2025, c’est rare d’être huit, même avec les remplaçant.es.
Camille
Travailleur.euse social.e de l’Asfad à la Maison des femmes
Ainsi, « tout ce qui est autour du suivi est en péril », constate Camille. En effet, lorsqu’une femme victime de violences est prise en charge par la Maison des femmes, elle bénéficie d’un accompagnement suivi qui se fait avec le personnel titulaire de l’Asfad.
Les absences à répétition « questionnent » donc les femmes accueillies. « C’est insécurisant pour elles. »
« Si on manque de moyen, d’accord. Mais qu’on se le dise et qu’on s’adapte », martèle Camille pour qui « il faut des postes en plus ». La configuration actuelle crée « de la frustration » car les travailleur.ses sociaux « manquent de temps » pour mener à bien l’intégralité de leurs missions.
On épuise les salarié.es d’un côté et on insécurise les femmes de l’autre.
Camille
Travailleur.euse social.e de l’Asfad à la Maison des femmes
Un effectif supplémentaire attendu
Ce qui inquiète également Camille ce sont des changements annoncés sur la gestion de la ligne d’écoute départementale dédiée aux femmes victimes de violences conjugales et/ou intrafamiliales.
Les jours de semaines, ce sont les travailleur.ses de la Maison des femmes qui tiennent cette ligne. La nuit et le week-end, une autre équipe de l’Asfad prend le relais. « On nous a dit qu’on allait récupérer cette ligne en 2026, jusqu’à 22h et le week-end avec un renfort à temps plein, sans montrer de maquette de la façon dont cela va se passer », annonce Camille.
Selon les travailleur.ses sociaux de la Maison des femmes, si ce projet abouti cela « réduirait la qualité de l’accueil de jour » puisque les équipes devront consacrer davantage de temps qu’actuellement à la ligne d’écoute.
« Dès l’embauche, on nous avait dit qu’on pourrait travailler le week-end. On était donc d’accord avec ce principe, mais dans un projet qui fonctionne », précise Camille. Interrogée à ce sujet, la directrice de la Maison des femmes confirme ce projet qui relève de « l’organisation interne ».
« On travaille ensemble avec les équipes pour mettre cette organisation en place au 1er trimestre 2026 », poursuit Maëlle Daniaud. Un effectif supplémentaire devrait également bien rejoindre la Maison des femmes.
« Les besoins sont immenses »
Face aux arrêts et aux inquiétudes des salarié.es, Maëlle Daniaud l’assure : « Nous sommes attentifs à la situation de nos collègues. L’Asfad est vigilante vis-à-vis de l’accompagnement des travailleurs sociaux. »
De ce point de vue, Camille confirme : « Des temps de décharge existent et l’offre d’accompagnement est présente. » Ce qu’elle/il regrette, c’est le « manque de dialogue entre la direction et les travailleur.ses sociaux ».
« Il faut que la direction alerte les financeurs », ajoute Camille. En effet, comme l’explique Maëlle Daniaud, « la capacité à faire est issue des financements ». Des discussions avec les pouvoirs publics seraient en cours à ce sujet.
À Rennes, on a eu la chance d’avoir les pouvoirs publics mobilisés à l’ouverture de la Maison des femmes. Mais rien ne peut répondre aux besoins qui sont immenses, en matière de protection des femmes victimes de violences.
Maëlle Daniaud
Directrice de l’Asfad
Camille acquiesce : « La question des violences conjugales est sous traitée par rapport à la réalité des demandes. Si on réduit notre offre, on ne pourra pas accompagner toutes les femmes. Cela veut dire qu’on laisse la porte grande ouverte aux auteurs de violences… »
Après six semaines d’attente, depuis le mail d’alerte, les salariés ont pu rencontrer la direction le 18 décembre.
(1) Le prénom a été modifié afin de protéger l’anonymat du témoignage. Le choix de l’écriture inclusive a été fait en ce sens.
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