Ils ont profité d’une halte sous la tente, entre deux sessions de kite-ski, pour nous partager en visio WhatsApp leur nouvelle aventure polaire, sur « le continent de tous les extrêmes ». La glaciologue Heïdi Sevestre et l’explorateur Matthieu Tordeur sont alors à mi-parcours de leur expédition « Under Antarctica », suivie par des centaines de milliers de followers.

Ambassadeurs de la cryosphère(1) au sommet de l’ONU pour l’Océan, en juin dernier à Nice, les voici en route pour le pôle sud, à 3.600 m d’altitude, avec des températures glaciales mais un témoignage revigorant.

Des travaux d’isolation phonique au centre des congrès du port, début octobre. Ci-dessous : Jean-Sébastien Martinez, directeur de l’office de tourisme métropolitain.

Comment vous portez-vous ? Pas trop chaud ?

Matthieu Tordeur : (Rires) Nous sommes en bonne santé, en pleine forme et motivés par l’objectif qui nous unit ! Nous avons pas mal subi le froid, avec des températures qui sont descendues à -35°C, parfois à -50 avec l’effet du vent. Je me suis un peu abîmé la peau, mais rien de méchant. Nous devons terminer l’expédition coûte que coûte fin janvier, car ici en Antarctique, les gens garants de notre sécurité restent jusqu’à la fin de l’été austral.

Heïdi Sevestre : Au-delà de l’expédition et de la science, nous sommes super fiers de notre programme pédagogique. Il est suivi par 300.000 élèves dans 37 pays différents ! Cela nous tenait vraiment à cœur que la nouvelle génération puisse suivre cette expédition.

Quels objectifs poursuivez-vous en sillonnant l’Antarctique avec vos kite-skis ?

M. T. : Le premier objectif, c’est de le traverser, en passant par deux points emblématiques : le pôle sud d’inaccessibilité (le point le plus éloigné de chaque côte) puis le pôle sud géographique, l’axe de rotation de la Terre, que nous espérons atteindre avant la fin de l’année. On parle d’un continent grand comme 25 fois la France, à la fois le plus froid, le plus sec, le plus venteux… Notre second objectif est scientifique, sous l’égide de l’Unesco.

H. S. : Matthieu et moi tirons chacun des radars à pénétration de sol, des instruments qui nous permettent de comprendre comment l’Antarctique répond au changement climatique. Un radar s’intéresse à la surface de la glace, pour voir si l’Antarctique prend ou perd du poids. Un autre va chercher des glaces plus anciennes, en profondeur, pour nous permettre de remonter le temps. Cela nous aidera à mieux comprendre comment ces grandes calottes polaires réagissent à l’élévation des températures, et comment nous pourrions faire face à l’élévation du niveau des mers.

En racontant vos aventures de manière ludique, avec les codes des réseaux sociaux, vous pouvez donner l’impression de vous éclater. Est-ce la réalité ou… est-ce que vous en bavez ?

M. T. : Déjà, c’est un rêve d’être là ! Nous préparons cette expédition depuis des années, nous sommes allés deux fois au Groenland… C’est donc un privilège et un plaisir immenses de la vivre. Après, ce n’est pas simple. C ela fait deux mois que nous ne nous sommes pas douchés, nous mangeons la même nourriture tous les jours, il fait extrêmement froid certains jours, la surface est très difficile… Mais il y a des moments de joie géniaux.

Six mois après l’UNOC3 à Nice, vous prolongez sur le terrain votre engagement comme ambassadeurs de la cryosphère ?

M. T. : C’est la mission que nous nous sommes fixée, avec nos profils respectifs. Là, nous nous attachons à le faire à travers nos carnets pédagogiques et les réseaux sociaux.

H. S. : C’est notre façon de rendre hommage au travail monumental des scientifiques. Nous ne sommes que deux au milieu de l’Antarctique ; or il y a ici 50 à 60 bases scientifiques, et 4000 à 5000 scientifiques pendant l’été ! Si la science n’est pas communiquée, elle n’a pas d’impact. Nous jouons donc des codes des réseaux sociaux, en essayant de partager des émotions, des vidéos rigolotes… C’est ça qui va toucher les gens au cœur et les rendre curieux.

Quel impact a eu le sommet de l’ONU à Nice ?

M. T. : Il faut déjà saluer ce genre d’événement. Heureusement qu’ils existent, sans quoi ce serait bien pire… Le traité BBNJ [ndlr : l’accord des Nations Unies pour la haute mer] est quand même une belle avancée. Mais évidemment, ça ne va pas assez vite. Et évidemment, il ne faut pas s’arrêter là.

Votre rôle est de nous rappeler que ces pôles sont un peu notre assurance vie ?

H. S. : Ce sont des piliers de notre vie de tous les jours. Les pôles sont au bas de notre rue, au bord de la mer ! Si l’Antarctique perdait entièrement sa glace, la mer s’élèverait de 58 mètres… On n’en est pas là, bien sûr. Mais s’il perd une petite partie de sa glace, cela signifie déjà plusieurs mètres d’élévation des mers. À notre petit niveau, nous essayons de nous rapprocher de ces pôles, de donner envie, de montrer que des solutions sont là.

A contrario, n’est-ce pas décourageant de voir l’Europe renoncer au tout électrique en 2035, ou des dirigeants comme Donald Trump aller à contre-courant de l’urgence climatique ?

H. S. : Matthieu et moi passons énormément de temps à aller rencontrer les gens… Et ils comprennent que le risque climatique est monumental. C’est au sommet de la pyramide que ça coince. On a vraiment besoin que les politiques écoutent la société civile. Avec les enjeux cruciaux que sont les municipales et la présidentielle, on peut parler du climat d’une autre façon. Lutter contre le changement climatique, c’est lutter contre les inégalités, lutter pour notre sécurité, notre agriculture, notre porte-monnaie !

À défaut de pouvoir embarquer avec vous, comment s’engager pour préserver la cryosphère dans notre vie quotidienne ?

M. T. : La cryosphère, ce sont aussi les glaciers dans nos montagnes près de Nice. S’intéresser à ce qui se passe près de chez soi, c’est mieux comprendre le rôle des glaciers en termes de débit des fleuves, de ressources hydriques pour l’agriculture… Ensuite, on peut voir ce qu’on est capable de faire à l’échelle locale. On a tous un droit de vote. Ma conviction, c’est qu’un programme politique qui n’aurait pas pris en compte l’urgence climatique n’est pas un programme sérieux.

H. S. : On a plein de bonnes raisons de lutter contre le réchauffement climatique et l’érosion du vivant. Alors allons-y, qu’est-ce qu’on attend ?

1. L’ensemble des glaces présentes sur Terre (banquise, glaciers, icebergs, permafrost…).