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Rédaction Métropolitain

Publié le

24 déc. 2025 à 12h23

Photographe majeur du XXIe siècle, créateur de l’agence Gamma et membre de l’agence Magnum, cinéaste maintes fois récompensée, Raymond Depardon a ouvert ses archives couleur au Pavillon populaire à Montpellier jusqu’au 12 avril 2026. Rencontre.

Depuis le début du mois de décembre, le Pavillon populaire à Montpellier accueille une rétrospective baptisée Extrême hôtel consacrée exclusivement à vos photographies couleur. Pourquoi ce nom Extrême hôtel ?

C’est le nom d’un petit hôtel relativement modeste que j’aime beaucoup qui se trouve à Addis-Abeba et dans lequel je descendais quand j’étais en reportage en Ethiopie.

Certains des clichés exposés n’ont jamais été montrés au public.

En effet ! Il y a de nombreuses photos inédites récentes et anciennes. C’est le résultat des recherches menées par Simon et Marie, les deux commissaires d’exposition (lire ci-contre). J’aime bien l’idée qu’on puisse découvrir mon travail couleur à travers plusieurs séries et plusieurs périodes…

… et cela d’autant que le public a l’habitude d’associer le nom de Raymond Depardon à celui de la photographie noir et blanc !

Que ce soit pour l’agence Dalmas, Gamma ou Magnum, pendant plus de trente ans une bonne photographie était pour moi une photo en noir et blanc. Et cela était vrai également pour de très nombreux photographes de l’époque. Nos héros étaient Robert Capa, Henri Cartier-Bresson… des photographes qui travaillaient uniquement en noir et blanc. Puis, il faut dire que dans les années 60 et 70 , les pellicules couleur qu’on utilisait pour les reportages n’étaient de très bonne qualité ; à la différence d’ailleurs de celles utilisées pour les magazines.  

Cette exposition se veut dans la continuité de la donation d’une partie de votre fonds photographique que vous avez faite au musée Fabre de Montpellier il y a quelques mois.

Oui, nous avons signé en 2024 une donation de trois corpus photo. Il y a la série baptisée Communes qui regroupe des images réalisées à la chambre dans les départements de Lozère, Aveyron, Gard et Hérault. La série Rural avec plus de 80 tirages dont une partie va être prêtée prochainement au musée du Gévaudan pour son ouverture prévue en juin prochain ; et la série L’œil dans la main qui rassemble des photographies illustrant, entre autres, la complexité de l’histoire de l’Algérie et de la France. Cette série, d’ailleurs, a été exposée à l’institut du Monde arabe à Paris accompagnée de textes de mon ami et écrivain Kamel Daoud qui a rédigé également le texte de mon dernier livre Désert.

Vous avez un attachement particulier à Montpellier ?

Mon épouse, Claudine Nougaret, est née à Montpellier où réside une partie de sa famille. Autrement dit, nous sommes depuis très longtemps attachés à cette région. C’est pour cela d’ailleurs qu’il y a quelques mois nous avons déménagé de Clamart dans les Hauts-de-Seine pour venir nous installer dans le coin. J’aime la lumière du Sud qui flirte avec l’ombre et les platanes. Avec le temps, moi qui suis né dans la Saône, j’ai acquis les réflexes de quelqu’un du sud ; d’ailleurs, ce n’est pas par hasard que j’ai passé une bonne partie de ma carrière à arpenter les pays d’Afrique.

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J'aime la lumière du Sud qui flirte entre l'ombre et les platanes
J’aime la lumière du Sud qui flirte entre l’ombre et les platanes (©Mario Sinistaj)

Dans votre livre La ferme du Garet, vous racontez votre enfance et votre éveil à la photographie, êtes-vous habité par la nostalgie ?

Non, mais je garde tout de même en mémoire mes années passées dans la ferme de mes parents près de Villefranche-sur-Saône. Une période où ils pensaient que j’allais reprendre l’exploitation. Ce qui ne fut pas le cas et qui m’a un peu attristé ! Quant à la question de la nostalgie j’y suis très attentif. Quand avec Claudine nous avons réalisé le film sur le monde rural (Ndlr : Profils paysans, le quotidien) nous avons fait de sorte d’avoir une vision moderne de la ruralité et pas du tout nostalgique. Nous ne voulions pas tomber dans les stéréotypes du monde paysan en filmant le travail, la paille, les cochons, la cloche, le coq… notre objectif était de parler de l’humain.

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Vous êtes toujours attentif au fonctionnement du monde social ?

Oui bien sûr ! Mais la période est compliquée, le social comme l’humanisme sont malmenés. Petit à petit, je m’aperçois que les espoirs qui nous avions fondés disparaissent et ça me désole.

Si aujourd’hui vous deviez partir en reportage à travers le monde où iriez-vous ?

Je partirais une nouvelle fois à l’étranger et sans doute que j’essaierais de rallier Gaza. Mais quand je discute avec des collègues photographes qui sont encore en activité, certains me disent qu’il y a des conflits ethniques dramatiques au Congo à la zone frontière avec l’Ouganda et que c’est là aussi qu’il faut aller photographier.

Vous êtes toujours attentif à ce qui se passe en Afrique ?

Oui, j’adore ce continent. J’y ai réalisé mon premier reportage en 1960 dans le Sahara algérien. L’Algérie à l’époque était un pays dangereux. Il y avait la guerre et de nombreux photographes ne voulaient pas y aller car il se faisaient durement bousculer et on leur cassait leurs appareils photo. C’était violent. Il y avait une phrase qui tournait dans les rédactions à l’adresse des jeunes photographes comme moi. C’était de dire : T’as pas fait ton service militaire ! Et ben tu vas faire le FLN ! (sourire)

Outre les reportages, vous avez réalisé également au cours de votre carrière de nombreuses photographies de rue…

C’était une autre époque où il était facile de photographier les gens n’importe où. La démarche était simple et élégante. Aujourd’hui, on vous met tout de suite sous le nez le droit à l’image. Je considère, d’ailleurs, que ce droit à l’image est une atteinte à la liberté d’expression. C’est très symbolique d’une époque : celle de l’individualisme et de l’esprit procédurier.

Photographier est pour moi plus qu’une passion, c’est un besoin.

Raymond Depardon

Utiliser un Rolleiflex 6X6 avec une visée à hauteur de poitrine comme vous l’avez longtemps fait était peut-être moins intrusif que de photographier avec un appareil réflex ?

C’est vrai, mais je considère que l’approche d’un sujet est un moment très important, et cela quel que soit l’appareil que vous avez en main. C’est pour cela que j’ai toujours un appareil photo avec moi. Quand je réalisais des photos du monde rural, les paysans me demandaient toujours : mais pourquoi tu as toujours un appareil photo avec toi ? Je leur répondais : c’est comme vous qui avez toujours un bâton ou un Opinel dans la poche. Cela fait partie intégrante de ma personnalité.

Quand est-ce que vous vous êtes éloigné du photojournalisme pour photographier ces temps morts ?

Quand je suis rentré à l’agence Magnum en 1978. L’agence à cette époque-là avait besoin de ce type de photos plutôt que des photos de guerre. Et puis j’en avais marre des guerres, j’avais arrêté depuis longtemps de me rendre sur des conflits…

… depuis la mort de Gilles Caron ?

La mort de Gilles a laissé un vide abyssal dont je ne me remets toujours pas ! Elle a été un moment crucial de ma carrière, une véritable prise de conscience. A cette époque, de nombreux collègues photographes mourraient sur des zones de guerre, et je me suis posé la question de savoir si une photo valait la peine de perdre la vie ?

Mais au-delà de cette tragédie, la création de l’agence Gamma a été une belle aventure !

Nous avons créé cette agence en 1966 avec, entre autres, Hubert Henrotte, Hugues Vassal et Léonard de Raemy. Gilles Caron nous a rejoints un an plus tard. Nous nous sommes inspirés de l’agence Magnum pour le modèle économique et nous avons donc fondé la première coopérative de photographes en France qui donnait un statut d’auteur en photographie. Ce qui a grandement changé l’approche professionnelle du métier, même si aujourd’hui la profession demande à avoir encore un meilleur statut. De fait dans les années 70, l’agence a attiré de très nombreux photographes de talent qui ont marqué l’histoire de la photographie et offert à l’agence Gamma ses lettres de noblesse.

J'ai réalisé mon premier court-métrage en 1969 à Prague.
J’ai réalisé mon premier court-métrage en 1969 à Prague. (©Mario Sinistaj)

C’est à cette époque que vous décidez de troquer l’appareil photo pour la caméra ?

Je n’ai jamais troqué l’appareil photo pour la caméra, j’ai fait se rejoindre les deux ! (Rire) Je n’ai jamais eu l’intention de lâcher l’un pour l’autre ! Je ne sais plus exactement d’où m’est venue l’idée mais c’est au début des années 70 que j’ai commencé à faire des films documentaires. J’ai eu la chance lors d’un reportage à Niamey au Niger de rencontrer Jean Rouch (Ndlr : réalisateur et ethnologue français). Nous avons parlé cinéma, notamment des frères Maysles et de la notion de cinéma direct que j’appréciais beaucoup. A la fin de la discussion, Jean Rouch m’a dit : si la réalisation t’intéresse vient le samedi matin à la Cinémathèque j’y donne des cours. J’y suis allé et c’est comme ça que j’ai appris à filmer.

En 1974 vous réalisez votre premier gros documentaire Une partie de campagne qui relate la campagne de Valéry Giscard d’Estaing pour l’élection présidentielle, mais ce film va être interdit durant plus de 28 ans, racontez-nous pourquoi ?

Il semblerait au départ qu’il ne voulait pas qu’on entende les propos déplacés qu’il avait à l’encontre de Michel d’Ornano (NDRL : député UDF qui a plusieurs reprises fut ministre entre 1974 et 1981) qui était de son bord politique. Puis, il y avait des plans de lui qu’il n’aimait pas. Quand j’ai vu ça, j’ai pris les négatifs et je suis allé les planquer en Angleterre car une fois président de la République Giscard d’Estaing était capable de les faire détruire. Mais heureusement, entre temps, j’étais aussi allé enregistrer le film au Centre national du cinéma. Finalement, il acceptera une sortie du film en 2002 !

Avez-vous réalisé d’autres films sur des femmes ou des hommes politiques ?

Oui. J’en ai fait un, notamment, sur François Mitterrand en 1982 à la demande de l’Institut national de l’audiovisuel. Je suis arrivé dans son bureau à l’Elysée, j’ai posé un magnétophone à côté de lui et je suis resté pendant dix minutes au fond de la pièce à le filmer en train de travailler et de téléphoner. Et une fois la prise de vue terminée, il s’est tourné vers moi et il m’a dit : vous n’avez pas fait de son j’espère ? Bien sûr que si !…  Je ne sais pas ce qu’est devenu ce film ! (Sourire).

A une époque vous avez réalisé également plusieurs courts métrages de dix minutes, la durée d’un magasin pour caméra 16 mm.

Oui, c’était une durée idéale. J’aimais le travail notamment de Chris Marker qui avec quelques bouts de chutes parvenait à faire un film. Je me suis inspiré de cette démarche et en 1969 j’ai réalisé l’un de mes tout premiers courts-métrages à Prague pour les funérailles de Jan Palaj, un jeune étudiant tchèque qui s’était immolé par le feu pour dénoncer l’invasion de son pays par la Russie. En 1973, j’ai réalisé un autre court-métrage au Yémen ; et en novembre 1980, j’étais à New York et j’ai filmé en un plan séquence l’hommage à John Lennon à Central Park. D’ailleurs ce court-métrage s’appelle Dix minutes de silence pour John Lennon.

Quand est-ce que votre épouse Claudine Nougaret qui est, entre autres réalisatrice et ingénieur du son, a commencé à travailler avec vous ?

En 1987 pour le film documentaire Urgences tourné aux urgences psychiatriques de l’Hôtel-Dieu à Paris. Et depuis elle collabore à tous mes films longs et courts métrages.

Il y a quelques mois, alors que vous étiez absents de chez vous, vous avez failli perdre une partie de vos archives photographiques à la suite de l’incendie de votre maison à Clamart…

… c’est un voisin qui a sauvé mes négatifs car il a eu la présence d’esprit de dire aux pompiers que c’était notre maison et qu’il y avait de nombreuses archives photo, autrement dit qu’il ne fallait pas éteindre l’incendie avec de l’eau. C’est ce qu’ils ont fait. Ils ont utilisé de la neige carbonique, ce qui a permis de sauver tous les négatifs. Mais désormais mes négatifs sont tous en sécurité à la Médiathèque du patrimoine et de la photographie à Charenton.

Le droit à l'image est une atteinte à la liberté d'expression !
Le droit à l’image est une atteinte à la liberté d’expression ! (©Mario Sinistaj)

Cela représente combien de négatifs ?

Il y en a plus de 1,2 million auxquels il faut ajouter des tirages réalisés à la chambre. Ce qui fait un total d’environ 1,3 million de négatifs qui sont désormais à l’abri dans des salles équipées à la bonne température et à la bonne hygrométrie. L’idée, c’est que ces négatifs puissent traverser le temps ! C’est aujourd’hui, le plus grand fonds photographique de la médiathèque. Et toutes mes photos vont être prochainement répertoriées, ce qui permettra éventuellement de faire un catalogue raisonné.

Vous avez gardé tous vos travaux photographiques au fil du temps ?

Oui. Il y a toutes les périodes. Je ne sais pas pourquoi mais très tôt dans mon enfance j’ai commencé à garder des photos et des papiers. J’ai gardé ainsi des cartes postales que j’envoyais à ma mère, tous mes passeports, mais aussi mes billets d’avion – j’en ai des centaines ! – sans oublier mes accréditations… j’en ai des pleins cartons !

Votre œuvre littéraire qui compte plus de quatre-vingt-dix livres est l’une des plus riches parmi celles des photographes en activité, que représente pour vous la publication d’un livre photo ?

Pour moi le travail d’un photographe consiste à préparer un reportage, réaliser des photos et éditer un livre. Rapidement dans ma carrière j’ai cherché une harmonie entre les images et les textes. Je suis d’accord avec ce que dit Roland Barthes (Ndlr : critique littéraire et sémiologue français) : tu peux écrire ce que tu veux sur une photo qui n’a rien à voir avec la photo ou alors tu racontes la photo, tu fais un ancrage. Et puis je considère que le livre à la différence du film laisse une trace plus profonde.

On l’oublie parfois mais vous avez eu également une carrière de paparazzi.

En effet ! Mais il y a bien longtemps ! A cette époque-là, les vedettes, comme on les appelait, avaient l’habitude de poser, et si elles ne voulaient pas, on finissait par se mettre en planque à la manière de paparazzis. Ces situations m’ont surtout appris à travailler vite et à m’adapter au terrain. Mais la plupart du temps, j’avais un atout : j’inspirais confiance. Il faut dire que j’avais dix-huit ans, je portais une cravate, une chemise en nylon et une veste Prince de Galles ; j’avais l’air d’un premier communiant et ça, ça faisait rire les vedettes et ça les rassuraient. Et moi ça me permettait de travailler tranquillement et de leur demander ce que je voulais.

Pour autant vous n’avez pas continuer dans cette voie…

… les photos people ce n’était pas vraiment mon truc. En 2006, j’ai été directeur artistique des Rencontres photographiques d’Arles et j’ai choisi d’inviter, entre autres, des compagnons de route à l’instar de Daniel Angeli qui était passé maître dans l’art de la photo de stars. Et là, j’ai découvert avec surprise qu’il y avait une sorte d’éthique de la part des paparazzis. A savoir que certains d’entre eux sont prêts à refuser de vendre des photos si celles-ci montrent les vedettes dans une situation qui peut leur porter préjudice. Je ne l’aurais jamais cru !

Aujourd’hui, grâce aux téléphones portables, la photographie est de partout et à la portée de tous, comment réagissez-vous face à ce phénomène ?

Je trouve que le téléphone portable est une bonne chose car il réconcilie les gens avec l’image, ce qui n’a pas toujours été le cas. La photo numérique est devenue un outil indispensable comme l’eau, l’électricité… désormais, si je veux parler à quelqu’un j’envoie une photo, ça va plus vite. C’est devenu un un vrai moyen de communication. Mais la photo artistique ne dépend pas de ce modèle. Je pense qu’elle a besoin du tirage papier pour réellement exister. Heureusement !

Quelle place occupe la photographie dans votre quotidien ?

Photographier est pour moi plus qu’une passion, c’est un besoin. C’est viscéral. C’est en quelque sorte le prolongement de mon esprit. D’ailleurs, si nous avons choisi de venir nous installer dans la région c’est avant tout parce que j’ai trouvé un très bon labo photo du côté de Pérols. (Sourire)

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